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Billet de blog 4 mai 2022

Bireli Lagrène, le génie de l’improvisation

Le guitariste français signe Solo Suite, son premier album studio en solo. Original, inspiré, ardent, le résultat trace une nouvelle voie dans la carrière du quinquagénaire virtuose.

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Bireli Lagrene © Jean-Baptiste Millot

Bireli est ce musicien dont l'on se rappellera, sa vie durant, la première fois qu’on l’a écouté. Le choc! Pas possible ! Un styliste pareil! Hors-norme ! La technique enivre, multiplie les tours de magie. Doublée d’un feeling sans égal. Un personnage de surcroît d’une modestie désarçonnante. Pour le guitariste de Miles Davis, Mike Stern, Bireli est « l’un des plus grands guitariste de l’histoire de l’instrument ». Contredire Stern ? Pas dans mon intention. Bireli n'usurpe pas la métaphore. Qu’on ne s’y trompe pas. Le style de Bireli ne se cantonne pas au jazz manouche, son berceau en Alsace. Bireli joue tous les styles. Tous. Du classique au jazz, en passant par le rock et le folk (merveilleusement, comme le prouve Angel from Montgomery sur le disque). Je l’ai entendu avec Didier Lockwood, Sylvain Luc , Christian Escoudé, Elvin Jones, j’en passe. A chaque concert, effarement : les regards éberlués de ses pairs ne quittent pas son manche, tant sensibilité et dextérité provoquent joie, admiration et vertige. Illustration par un souvenir.

Elvin Jones, le batteur légendaire de John Coltrane, n’en croyait pas ses oreilles quand commença la prestation de son propre trio à Marciac, en 1999. Bireli avait appris la veille qu’il remplacerait John McLaughlin, souffrant. Elvin ne le connaissait pas. Elvin se posait des questions. Pas longtemps. Le large sourire d’Elvin éclairera la scène dès le début du set. Bireli : « il m’a fait deux-trois compliments après le concert. Il m’a dit merci.». J'ai demandé, à Bireli, à l’occasion de l’entretien pour Solo Suite, comment s’était calée la prestation. Simplicité : « arrivé in extremis, je n’ai pas pu assister à la balance - on a bouclé ensemble le programme en dix minutes - j’ai griffonné les thèmes sur un bout de papier, et allons-y ». La marque du personnage...

Aujourd’hui, le challenge a changé : le face-à-face de Bireli se tend avec sa propre guitare acoustique. Aucun musicien autour de lui. Pour aiguillonner les trouvailles : sa seule imagination. Les solos sont improvisés, sans schéma préalable. Le charme agit. Bireli dispose les surprises comme les paquets sous le sapin de Noël. Plaisir suprême. On découvre un à un les morceaux, comme autant de cadeaux.

INTERVIEW Bireli Lagrène

Bruno Pfeiffer - Pourquoi un album studio en solo ?

Bireli Lagrène - Il m’arrivait de jouer un ou deux morceaux en solo lors des concerts. Des amis ont suggéré l’idée de formaliser cette facette de ma panoplie, d’en réaliser un projet. Voici l'origine de Solo Suite. Je suis très heureux du résultat.

Bruno Pfeiffer - Quelle différence avec les autres configurations?

Bireli Lagrène - J’ai encore davantage de liberté pour improviser totalement. Sauf pour les standards, où tout n’est pas improvisé. Et puis cette fois, j’invite ma fille Zoé sur un titre. Elle a choisi de chanter Angel from Montgomery du chanteur de folk John Prine, dont je connaissais la version par Bonnie Raitt. J’adore. Je dois être un vieux rocker... (rires)

Bruno Pfeiffer – Est-ce un saut dans le vide, l’improvisation?

Bireli Lagrène – La perspective ne m’angoisse pas. J’aime bien ce challenge, la position au bord du précipice, me jeter à l’eau. Après tout, c’est la nature du musicien de jazz. Bien sûr, que l'on ressent un pincement avant de monter sur scène - on a pas envie de tomber. Néanmoins, on fait confiance à son oreille.

Bruno Pfeiffer - Que recherches-tu sur scène?

Bireli Lagrène - Je m’assois devant un public pour lui donner quelque chose. J’aime tenir les gens avec mes idées, les surprendre. En solo, tâche plus difficile, je l’avoue. Je suis musicien pour cela, faire circuler de la beauté.

Bruno Pfeiffer – Comment entretiens-tu ton originalité?

Bireli Lagrène – De toutes façons, je ne pense plus à ce que j’ai joué hier ou avant-hier. Je ne suis pas uniquement musicien quand je monte sur scène. Dès le matin, même sans instrument en mains, les idées se bousculent dans ma tête. Elles me poussent en avant.

Bruno Pfeiffer - D’où viennent les idées ?

Bireli Lagrène - Je m’interroge à chaque fois : avec quelle note vais-je commencer ? La plus grande difficulté : trouver la première bonne note. La plus importante. Après, tu te bases sur elle pour improviser dans l’instant le fil conducteur.

Bruno Pfeiffer – Tu redoutes la panne ?

Bireli Lagrène – Tomber en rade ? J’espère que non. On vit avec, je le reconnais. Une chose me rassure : ma tête reste en ébullition permanente. Il y a toujours quelque chose qui cuisine au fond.

Bruno Pfeiffer – Quand mets-tu un point final à une improvisation?

Bireli Lagrène – Je garde un œil sur le temps qui me reste avant d’amorcer la fin. Il faut laisser au public la latitude de suivre le démontage du schéma qui me traverse l’esprit pendant le solo.

Bruno Pfeiffer – Par quel moyen parviens-tu à associer plusieurs genres dans le même chorus. Au Sunset, pour ta Carte blanche, en trio, le 26 janvier, j’ai entendu Bach, Wes Montgomery, Gréco?

Bireli Lagrène – J’ai ingurgité tellement de musique. J’ignore comment l’ensemble fusionne. La musique propose tant de choix. Bach ? Je l’écoute du matin au soir. Bach improvisait : il a un truc à voir avec nous. C’est le premier musicien de jazz. Il faut écouter les maîtres. Wes, Django, Bach, etc. Je ne les oublie pas. Je leur offre des clins d’oeil.

Bruno Pfeiffer – Tu penses souvent à Django Reinhardt?

Bireli Lagrène – Comme Bach, Django a dépassé l’instrument. Le son, les idées, tout coule de source. Un personnage incroyable : il empoignait la guitare, et c’était là.

CD - Bireli Lagrène Solo Suite (PeeWee! Socadisc)

CONCERT - 7 mai 2022, salle Gaveau (75008 Paris - M° Miromesnil)

Propos recueillis par Bruno Pfeiffer

Au CONCERT du samedi 7 mai 2022 de Bireli à Gaveau, salle captivée, envoûtée par la performance. Le délire a carrément gagné le public après quelques improvisations aux confins du sublime (applaudissements de plusieurs minutes). Salle séduite unanimement après le duo sur la touchante version avec sa fille Zoé (le titre" Angel from Montgomery"  composé par le folksinger John Prine).

Bireli met généralement les foules dans sa poche. Pas de grande révélation. Mais là, l'emballement général : frénésie partagée, tout le monde debout avant les rappels. Frottons-nous les paumes  - le guitariste a étrenné une nouvelle formule. En solo. On va en reprendre pour un bouquet d'années.

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