‘Le Roi est nu’ : Johnson ou Macron ?

Le Royaume-Uni a joué un rôle majeur dans le Conseil des droits de l’homme sur des situations-pays spécifiques. La France n’a initié aucun examen de pays spécifiques par le Conseil, s’est largement refusée à utiliser son influence comme levier au sein de l’UE pour accroitre le soutien aux initiatives de ses alliés, et s’y est même opposée ou les a rejointes tardivement et sans conviction.

A première vue, le Président Emmanuel Macron pourrait sembler mener une politique étrangère plus en phase avec les droits humains que le Premier Ministre Boris Johnson du Royaume-Uni, du moins à en juger par les nombreux discours défendant avec force le multilatéralisme, l'État de droit et les droits fondamentaux qui sont devenus la marque de fabrique d’Emmanuel Macron. Boris Johnson, quant à lui, a ouvertement appelé à « déroger aux lois relatives aux droits humains » et caricaturé les « défenseurs gauchistes des droits humains et autres cœurs sensibles », entre autres déclarations inquiétantes raillant les droits humains.

Pourtant, la prochaine entrée des deux pays au Conseil des droits de l’homme (CDH) des Nations Unies en tant que membres pour le mandat 2021-2024 ―France et Royaume-Uni ont tous deux étés élus sans compétition― pourrait bien confirmer une réalité tout autre. A ce jour, du moins si l’on en juge à leurs attitudes respectives en marge du Conseil, la France a largement manqué à l’appel, alors que le Royaume-Uni a, à son crédit, mené plusieurs initiatives importantes portant sur des situations-pays spécifiques.

En effet, au cours de l’année dernière, le Royaume-Uni a joué un rôle majeur dans les négociations au Conseil des droits de l’homme qui ont abouti au déploiement d’une commission d’enquête sur la Libye en juin, ainsi que, en juillet, dans la rédaction d’une déclaration conjointe sur la Chine et la situation désastreuse des droits humains au Xinjiang et à Hong Kong ―dans le prolongement d’une déclaration précédente, en 2019, déjà portée par le Royaume-Uni. Londres a aussi été à l’initiative de déclarations conjointes sur les crises des droits humains au Cameroun et en Tchétchénie, et participe activement à plusieurs groupes de pays portant sur des situations spécifiques : Iran, Somalie, Soudan du Sud, Sri Lanka, Syrie. Auparavant, quand Johnson était ministre des Affaires étrangères, le Royaume-Uni avait été un acteur central au sein de l’Union européenne (UE) pour obtenir du Conseil qu’il mette en place un mécanisme d’enquête aux pouvoirs très larges pour enquêter sur les allégations de nettoyage ethnique à l’encontre des Rohingya par les autorités du Myanmar.

Si le Royaume-Uni a manqué de constance, adoptant des positions fortes sur certaines situations spécifiques et gardant le silence sur le même type de violations commises ailleurs, la France a manqué nombre d’occasions d’être un acteur de première ligne. Elle a largement refusé de jouer un rôle de premier plan, excepté sur l’Érythrée et la Syrie, rejoignant respectivement cinq (Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Pays-Bas) et neuf (Allemagne, Italie, Jordanie, Koweït, Maroc, Pays-Bas, Qatar, Turquie, Royaume-Uni) autres pays. Des petits Etats, tels que l’Islande, par exemple ―avec une présence et une influence internationales bien moindres― ont initié, seules, des examens de la situation des droits humains aux Philippines et en Arabie Saoudite.

La France, sous la présidence d’Emmanuel Macron, n’a initié aucun examen de pays spécifiques par le Conseil. Elle s’est en effet largement refusée à utiliser son influence comme levier au sein de l’UE, et au-delà, pour accroitre le soutien aux initiatives menées par ses propres alliés européens, et s’y est parfois même opposée ou les a rejointes tardivement et sans conviction.

Le Royaume-Uni a certes fait preuve d’incohérence, pour des bonnes et des mauvaises raisons. Pour les premières, on retiendra les limites en termes de bande-passante, pour les secondes, une approche du « deux poids deux mesures ». La France, elle, s’est globalement montrée à la traine. Le gouvernement français a cherché à rationaliser son manque de présence ou ses réticences sur d’importantes initiatives en insistant sur le fait qu’elle ne veut pas affaiblir l’unité de l’UE en se rangeant derrière des initiatives qui ne font pas l’unanimité en son sein, tout en n’agissant pas pour parvenir à une telle unanimité.

Cette “stratégie” se montre également contre-productive en ce qu’elle accorde de fait un droit de veto aux Etats qui, au sein de l’UE, ne veulent pas agir pour les droits humains, notamment la Hongrie et la Pologne visées par la procédure de sanctions au titre de l’Article 7 du Traité de l’UE pour leurs propres violations des droits fondamentaux et de l’État de droit.

Le dernier exemple en date de divergences entre la France et le Royaume-Uni au Conseil a été la déclaration conjointe sur l’Arabie Saoudite portée par le Danemark le 15 septembre dernier. Alors que le Royaume-Uni figurait parmi les 29 pays ayant soutenu la déclaration avant qu’elle ne soit prononcée, la France ne l’a fait qu’après coup. Là où les deux pays se rangent, de manière honteuse, sur la même position, c’est la vente d’armes à l’Arabie Saoudite, malgré les crimes de guerres commis par la coalition militaire dirigée par cette dernière et les Emirats arabes unis au Yémen.

S’il est vrai que c’est le Quai d’Orsay qui veille sur la participation de la France au Conseil, et que le premier responsable de cette inertie est le ministre Jean-Yves Le Drian, la politique étrangère est par définition une fonction régalienne. Dans une interview récente sur sa politique étrangère, le Président Macron a décrié le « relativisme […] qui est le jeu de puissances qui ne sont pas à l’aise avec le cadre des droits de l’homme des Nations Unies. Il y a très clairement un jeu chinois, un jeu russe sur ce sujet, qui promeut un relativisme des valeurs et des principes. » S’il a certes raison, il devrait regarder de plus près la diplomatie française et rompre avec son propre silence ou sa pusillanimité qui apparaissent comme du « relativisme » de sa part quand il s’agit d’abus commis par l’Arabie Saoudite, la Chine, l’Egypte, les Emirats arabes unis pour ne citer que les plus flagrants. Ses euphémismes sur la situation catastrophique des droits humains en Egypte lors de la récente visite du Président Abdel Fattah al-Sissi illustrent ce « relativisme » qu’il critique par ailleurs.

Si Emmanuel Macron a déclaré qu’une « société civile dynamique, active et inclusive reste la meilleure barrière contre l’extrémisme », le président français s’est refusé à interpeler Sissi, bien que ce dernier préside à la pire répression de la société civile en Egypte depuis des décennies. S’il y en a un, en Egypte, qui a brutalement sapé la « meilleure barrière contre l’extrémisme », c’est bien Sissi.

En dépit cela, Macron soutient son « ami » ―selon ses propres termes―, ministre de la Défense quand les forces de sécurité égyptiennes ont tué 817 manifestants en moins de 12 heures dans le massacre de Raba’a de 2013, en tant que « partenaire dans la lutte contre le terrorisme ». Au-delà de la tuerie de Raba’a, pour laquelle personne n’a été jugé à ce jour, les exécutions de masse, les disparitions forcées et la torture généralisée des dissidents sont devenues la norme sous la présidence de Sissi depuis le renversement du gouvernement démocratiquement élu de Mohammed Morsi.

Cette toute dernière manifestation du « relativisme » d’Emmanuel Macron ne pouvait guère être plus malvenue, le jour même où l’UE s’est finalement mise d’accord sur un régime global de sanctions à l’encontre de ceux qui commettent des graves violations des droits humains. Au lieu de demander des comptes à un responsable d’abus systématiques, Emmanuel Macron lui a déroulé le tapis rouge allant jusqu’à le décorer de la grand-croix de la Légion d’honneur, la plus haute distinction française. En déclarant haut et fort que la France ne conditionnera pas ses ventes d’armes à l’Egypte malgré la répression en cours, le président français a en outre sapé le code de conduite de l’UE sur les exportations d’armes et neutralisé un levier important sur le président égyptien.

Le cas de l’Egypte est une bonne illustration de comment la France semble prête à contredire l’engagement qu’elle a pris en tant que candidate au Conseil des droits de l’homme : répondre aux préoccupations en matière de droits humains quant au fond et assumer leadership et responsabilité pour initier des actions, quand nécessaire. La situation désastreuse des droits humains en Egypte nécessite sans nul doute l’attention et l’action du Conseil.

Si Emmanuel Macron entend sérieusement faire des droits humains une priorité de sa politique étrangère, il est indispensable que la France change d’approche, en commençant par le Conseil des droits de l’homme. Elle devrait saisir les opportunités pour initier ou renforcer l’examen au sein du Conseil des situations-pays particulièrement alarmantes : Arabie Saoudite, Cambodge, Chine, Egypte, Philippines, Sri Lanka, entre autres. Elle devrait élaborer des déclarations conjointes et des résolutions, en utilisant un langage sans ambiguïté et en plaidant pour que les examens de ces situations par le Conseil fassent avancer la justice. Elle devrait aussi travailler avec ses alliés de l’UE et au-delà, en constituant des groupes de pays volontaires pour faire pression en faveur de tels examens et de reddition des comptes.

La France devrait aussi utiliser sa présence et son influence internationales non-négligeables comme levier pour permettre le succès de telles actions et l’adoption de résolutions quand celles-ci sont contrées par les pays ciblés. La France devrait sans plus attendre faire preuve de fermeté et prouver qu’elle est sincère dans son engagement de faire respecter les droits humains et le droit international, dès la prochaine session du Conseil qui débutera le 22 février prochain.

Emmanuel Macron aime revêtir les habits de l’« avocat constant » des libertés et des valeurs démocratiques, en France et ailleurs, et répéter, comme la plupart de ses prédécesseurs à l’Elysée, que la France est le berceau historique des droits de l’homme. Mais comme l’illustre parfaitement la visite récente de Sissi, ces déclarations montrent trop souvent la vacuité de ces engagements rhétoriques en faveur des droits humains quand ils sont simultanément et si profondément contredits par la pratique.

Pour ne pas décevoir au Conseil des droits de l’homme et qu’Emmanuel Macron, et non Johnson, ne soit pas celui dont on pourrait dire, « Le Roi est nu », il est indispensable que la France change radicalement de stratégie et mette en accord sa pratique avec ses grands discours.

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