Monsieur le Ministre Blanquer,
vous étiez jusqu'ici directeur de l'Essec, une des meilleures business school française. Vous avez été nommé par le président de la République pour que nos jeunes fassent gagner la start-up France dans un contexte de guerre commerciale mondiale exacerbée. C'est pourquoi dans les écoles de commerce et autre cursus universitaires, priorité est donnée aux disciplines "nobles" -mathématiques pour l'intelligence artificielle et les algorithmes, ingénierie, éconophysique, marketing, force de vente, communication, doit international des affaires, etc- afin de favoriser l'employabilité, la performance économique et la croissance du PIB. Une stratégie de croissance particulièrement inconséquente qui dope les émissions de gaz à effet de serre, participe au réchauffement climatique et met un terme prématuré à l'aventure humaine. L'école de la République doit enseigner a contrario aux collégiens et aux étudiants que nous n'avons qu'une seule planète et qu'à cet égard, les différentes disciplines de l'Éducation nationale convergeront pour générer une nouvelle croissance qualitative équitable et durable. Ce signal pédagogique fort sera entendu en Europe et dans le monde.
Au-delà de l'écologie, un domaine vital pour l'humanité, l'école doit enseigner la connaissance de l'autre dans sa différence de genre ou de croyances pour ouvrir les esprits à la tolérance, au respect mutuel et favoriser l'entente entre les communautés. Les programmes civiques ne doivent pas occulter l'horreur des guerres de religions, y compris entre tenants d'un même dieu, entre catholiques et protestants naguère, entre chrétiens et musulmans ou entre chiites et sunnites à présent. L'école doit émettre une condamnation sans équivoque des privations des libertés civiles et des actes de barbarie émanant des mouvances islamistes dont sont également victimes les musulmans.
Vous avez lié dans une même phrase laïcité et liberté d'expression (samedi 17 octobre 2020). C'est un devoir d'enseigner à l'école la laïcité qui promeut les valeurs de la République et favorise le vivre ensemble. C'est la laïcité qui permet en outre l'exercice des différentes expressions spirituelles dans un respect mutuel. Mais la liberté d'expression est un sujet spécifique, que l'on vive dans un État laïque ou pas. Pour évoquer un sujet d'actualité, cette liberté-là est un précieux droit acquit de haute lutte par nos aînés. Elle implique en toutes circonstances un sens des responsabilités et ne doit jamais être bradée sur l'autel de la transgression, de l'obscène ou de l'offense religieuse. En peu de mots Ne faisons pas à autrui.... Les guerres de religions passées et le contexte actuel de choc des civilisations imposent avant tout de l'apaisement. Une civilisation digne de ce nom doit imposer des limites à la si précieuse liberté d'expression pour ne pas en faire in fine une arme d'hostilité et d'intolérance.
La lutte contre le "séparatisme", l'adhésion de la communauté musulmane au pacte républicain et son attachement à la France commencent effectivement sur les bancs de l'école. Si les programmes ont vocation à exposer ce qui fait la grandeur de notre pays, notamment son rayonnement planétaire avec les droits humains, l'émancipation des peuples, la résistance et la victoire sur le nazisme, elle ne doit pas passer sous silence ses pages sombres. À cet égard, tous les élèves devraient assister au cours de leur scolarité à des documentaires sérieusement étayés. Notamment "La police de Vichy" de David Korn-Brzoza et Laurent Joly diffusé sur France 5 (25 octobre 2020) montrant comment la communauté israélite fut désignée en bouc-émissaire, caricaturée par d'horribles dessins et vouée à la déportation de ses hommes, femmes et enfants dans les conditions que l'on sait. Les élèves devraient voir en seconde ou en terminale "Du sang et des larmes" diffusé le même mois sur France 2 qui évoque avec l'historien Pascal Blanchard les crimes de la France colonisatrice, notamment en Algérie et en Afrique où les musulmans payèrent le plus lourd tribut.
Une autre manière de cicatriser la coupure entre certains jeunes issus de l'immigration et la France est de raconter l'histoire et le monde dans leur réalité. L'école ne peut occulter plus longtemps la situation faite aux Palestiniens enfermés sans ressources ni espérance dans un ghetto à ciel ouvert depuis tant d'années. Sans faire d'amalgames car il existe de nombreux Israéliens -dans la société civile mais aussi au sein de l'armée et chez des anciens des services secrets du Mossad- qui se désolidarisent de la politique oppressive inhumaine conduite de trop longue date sur les Territoires. Si la situation était inverse, si les Israéliens étaient martyrisés par des Palestiniens, nos jeunes prendraient fait et cause pour les Israéliens. Ce trait humain universel est le ressort exploité avec bonheur depuis près d'un siècle par Hollywood avec ses superhéros Tarzan, Superman, Captain Marvel, Robin des Bois et j'en passe.
Il est temps de fermer l'abcès. Il y a bien d'autres moyens que les caricatures de Mahomet pour inscrire dans les esprits et dans les coeurs l'exigence de liberté d'expression. La jeunesse a plus que tout besoin de vérité et de justice. Ne l'en privons pas. En commençant par démontrer qu'à l'instar du nazisme ou du communisme au XXème siècle, l'islamisme et le djihadisme ont des causes très comparables chez les musulmans. En l'occurence une situation sociale précaire et désespérante, la corruption de leurs dirigeants politiques, à quoi s'ajoutent des guerres occidentales calamiteuses en Afghanistan, en Irak, en Lybie et ailleurs où, quinze après, prospèrent ici les talibans, là Daech-EI, ailleurs Boko-Haram et autres mouvements fascistes religieux. Osons le dire, la guerre au terrorisme lancée par GW Bush a décuplé le niveau de la menace. Les plus avertis des jeunes issus de l'immigration savent qu'à Guantanamo la torture de plusieurs coréligionnaires maintenus sans preuves dans des conditions interdites par les conventions internationales est passée par perte et profits des démocraties. Ils savent qu'un rapport de la CIA de décembre 2014 a démontré la responsabilité de GW Bush et Donald Rumsfeld. Mais que ces derniers continuent à donner des conférences et à jouer au golf au lieu d'être jugés pour leurs crimes. Quant à la France qui invite par la voix de son président à reproduire les caricatures pour garantir la liberté d'expression, elle prend des pincettes avec le gouvernement chinois sur la question des libertés et reste particulièrement discrète sur les horreurs infligées à la communauté musulmane des Ouïghours pour ne pas pénaliser nos industriels dans ce pays. Le marché et l'argent priment de toute évidence sur les grands principes qui ont fait la grandeur de la France.
Pour autant, je ne cautionnerai ni n'approuverai jamais la barbarie de certaines réponses à l'humiliation et à l'oppression.
La mission de l'éducation ne peut s'abstraire d'un regard sur le monde qui nous entoure. Les élèves doivent savoir que le spectre des années 30 est de retour avec l'avènement de chefs d'État populistes aux relents nauséabonds. Le curseur de l'échiquier mondial s'est en effet porté à droite-toute. La liste est longue en commençant par Donald Trump. Battu de peu, ses électeurs ne désarment pas pour tenter de remporter l'élection de 2024. Suivent le Brésil de Jaïr Bolsonaro, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, l'Inde de Narendra Modi, la Russie de Vladimir Poutine, le Japon du nationaliste-révisionniste Shinzo Abe, les Philippines du leader extrémiste Rodrigo Duterte, l'autocrate Emomali Rakhmon au Tadjikistan et tous les présidents-dictateurs imposés par la France en Afrique. Sans oublier bien sûr l'UE dont le libéralisme radical a généré, là comme ailleurs, des réactions politiques nationalistes très éloignées des valeurs démocratiques européennes. Viktor Orban en Hongrie, Sebastian Kurz en Autriche, le nazi Marian Kotleba entré au Parlement slovaque en 2016, Jaroslav Kaczinski en Pologne, Andrej Babis en République tchèque, l'italien Matteo Salvini... En France, Marine Le Pen fut finaliste des présidentielles de 2017. L'autre partie du monde subit la dictature chinoise et d'autres régimes réprimant implacablement les droits civiques et la liberté d'expression.
Enseigner cette liberté, c'est également rapporter les assassinats de journalistes en Afrique, en Russie, au Mexique, en Chine et ailleurs dans le monde et c'est lister les centaines de militants écologistes abattus au seul profit de ceux qui pillent les ressources naturelles et détériorent le climat à la tête de certains géants mondialisés. La mondialisation sous emprise d'une finance spéculative ne doit plus être un sujet absent mais pointé comme la cause des multiples crises qui frappent l'humanité. Y compris cette pandémie sans fin qui nous offre comme seul avenir de vivre masqué, de ne plus se serrer la main ni d'embrasser qui nous voulons. La priorité, cela a été dit, est d'enseigner dès la petite école que nous n'avons qu'une seule planète et que les jeunes auront un avenir gratifiant et dignement rémunéré s'ils suivent des filières nobles permettant de dépolluer et de restaurer ses écosystèmes et son climat.
Former des citoyens.nes capables de juger en connaissance de cause, c'est enfin enseigner aux élèves que la presse, la radio, la télévision et Internet sont des industries publicitaires. Les jeunes doivent être informés très jeunes du poids des annonceurs sur la ligne éditoriale et le choix de sujets. Ils comprendront ainsi que les candidats des annonceurs bénéficient naturellement de la meilleure exposition médiatique et des plus importants soutiens financiers. Ils sauront également pourquoi, lors des débats télévisés des campagnes présidentielles, les candidats qui appellent à une croissance exigeant deux à trois planètes sont adoubés du sceau du réalisme et du volontarisme, alors que les écologistes sont invariablement disqualifiés comme des nostalgiques de la lampe à huile et des ennemis du progrès. Et qu'à cet égard, une réforme s'impose pour déconnecter les processus électoraux de l'influence des grands groupes et rendre leur intégrité aux démocraties.
Tels sont à grands traits quelques enseignements capables d'ouvrir l'esprit de la jeunesse et d'échapper à la propagande des médias et des politiciens populistes. C'est en leur apprenant à exercer leur esprit critique que l'école de la République formera des citoyens.nes capables de mieux appréhender les problèmes du pays et tout autre question d'intérêt commun pour bâtir un monde politiquement coopérant, socialement avancé et écologiquement restauré. Notre pays doit être en pointe sur tous ces sujets.
Pardonnez à un simple citoyen d'oser vous conseiller, Monsieur le Ministre Blanquer, mais telle devraient être les vocations de l'Éducation nationale dans une France retrouvant son leadership intellectuel et moral dans le monde.