Contes au Relais

La barrière de la langue.

Griot Blanc

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J’ai voulu, prétention suprême, me muer en griot ce dimanche après-midi, étant invité à venir lire des extraits de notre roman à un public qui fréquente le Relais de l’Orléanais. La chose me semblait délicate, elle le fut et je n’en fus donc pas surpris même si je reviens de cette aventure avec l’envie de vous la restituer dans sa complexité. J’avais l’intuition justifiée par l’expérience que lire, assis derrière une table des extraits, était un exercice aussi périlleux qu’illusoire. D’entrée, c’est donc en conteur que je tentai d’attirer l’attention de la trentaine de personnes qui me firent l’honneur de venir m’écouter.

Public hétéroclite, disparate et à deux exceptions près, totalement issu d’une immigration toute récente, il me fallait passer outre la barrière de la langue avec comme seul support, mes mots. Pari insensé s’il en est si je faisais abstraction des ressources du langage corporel. C’est donc debout et avec force agitation que je tentai de leur donner à comprendre les différentes étapes du scénario.

Y suis-je parvenu ? Ce n’est pas à moi de juger. J’ai quelques indices qui m’incitent à croire que si certains se rebutèrent et quittèrent la séance, la plus grande partie d’entre-eux resta jusqu’au bout, attentifs. Je voyais à leur regard les efforts qu’ils consentaient pour suivre mes explications, s’appuyant sur mes mimiques et mes gestes.

Ce fut physiquement éprouvant pour moi. Je pense que pour eux, cela demanda un effort de concentration dont je leur sais gré. Ils voulaient comprendre, ils s’attachaient à suivre mes propos avec une attention qui m’honora tout autant qu’elle m’impressionna. Ce sont sans aucun doute des gens qui souhaitent s’intégrer à leur pays d’accueil pour ainsi se mettre en quête d’apprentissage langagier de la sorte. Quelle leçon !

Les applaudissements finaux tout comme les sourires et les quelques échanges que nous eûmes attestèrent de la satisfaction tout autant que de la difficulté rencontrée. Ils sont pourtant allés jusqu’au terme de ce qui dut être parfois une épreuve pour eux. Je les en remercie par votre entremise tout en sachant que je vais une fois encore horrifier les tenants d’une intolérance impitoyable à ceux qui ne sont pas d’ici.

J’ai agi comme j’ai pensé devoir le faire, bénévolement, sans mesurer mes efforts ni craindre de me fourvoyer. Je vous narre cette expérience parce qu’elle illustre la force de la parole quand elle s’accompagne de la nécessaire conviction qu’il convient d’y mettre. Qu’importe si une partie du message s’est perdue dans les lacunes lexicales, dans les difficultés de compréhension. Une petite musique s’est faite entendre qui a laissé une trace, un sillon qui, celui-là, ne se gorge pas d’un sang impur.

Je recommencerai car le conte final, sortant du cadre sans doute trop restrictif du roman, attesta qu’il était véritablement possible de se comprendre. Le téléphone portable étant au cœur du récit, chacun comprit la substantifique moelle du message y compris ces adolescents qui rangèrent le leur et me gratifièrent d’un sourire.

C’est donc possible et je suis particulièrement fier d’avoir tenté ce pari. Les mots transcendent les cultures quand le corps et la conviction les mettent en branle. Merci à ces spectateurs qui osèrent eux aussi se confronter à cet indécrottable bavard agité. Vous avez démontré que l’espoir demeure de se comprendre en dépit des difficultés immenses qui sont les vôtres, des obstacles que notre société met à votre arrivée dans notre pays, de la langue et de nos cultures respectives qu’on prétend si distinctes. Vous méritez sans nul doute possible de faire votre place ici et je vous souhaite de tout cœur d’y parvenir.

Oralement leur.

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