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Billet de blog 1 octobre 2025

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Le Festival de Loire comme si vous y étiez…

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Scénographie ligérienne

Illustration 1

Pour tous ceux qui n'ont pas la chance de venir au Festival de Loire, voici quelques scénettes de la vie d'un port à la grande époque de la marine fluviale. Cette tentative de reconstitution sonore (cf enregistrement) a bien sûr de grandes limites qu'il convient de dépasser en faisant preuve d'imagination.

Deux bateaux accostent sur le quai. Les deux sont équipés d'un mât de charge et l'un d'eux dispose d'un poulain de déchargement : une échelle aux barreaux torves qui épousent la forme des tonneaux. Depuis l'arrêt du parlement de Paris du 14 août 1577 interdisant la vente dans la Capitale d'un vin cultivé à moins de 20 lieues (environ 88 km), la Loire est devenue une rivière de vin. Des tonneaux arrivent à Orléans pour partir vers la Capitale.

Mais ce ne sont pas les seules marchandises, bien au contraire. Leur variété et leur diversité font de cette ville l'entrepôt général du royaume qui l'écrivit le procureur du roi. Pendant que des mariniers déchargent les tonneaux, des grues de quai prennent le relais pour les déposer sur des charrettes tandis qu'un groupe de portefaix porte à dos d'homme sacs, caisses, coffres et minots de sel ou de sucre vers des charrettes à bras pour gagner les entrepôts.

Parmi les tonneaux, l'un ne semble pas satisfaire le mandataire d'un marchand. L'homme conteste la qualité d'un breuvage qui aurait mal tourné durant le convoyage. Le marinier met cet incident sur les aléas de cette navigation très dépendante de la météo et des sautes d'humeur d'une rivière changeante à défaut d'être capricieuse comme certains béotiens aiment à la dénigrer.

Orléans, la Loire et son vinaigre. La légende a la vie dure et chacun y va de son petit scénario pour justifier ce mariage à trois. Que le vin puisse tourner sous le soleil, la chose a dû arriver mais pas seulement sur ce quai précisément. Que de mauvais vins circulaient et qu'ils profitaient de cette transformation de quoi trouver preneur, c'est encore possible. Il est cependant à souligner qu'au Nord d'Orléans, là où l'on trouve maintenant Ormes, Ingré, Saran, les terres qui marquent la fin du plateau de Beauce donnaient les meilleurs raisins capables de produire des vinaigres d'exception. Mais peut-on attirer les mouches avec pareille explication ?

Lors des convoyages de tonneaux de vin, grande était la tentation d'en goûter le contenu par conscience professionnelle diront les intéressés ou par grivèlerie diront les clients et les marchands. C'est ainsi que les mariniers furent affublés du sobriquet de Tailleux de Douzils. En voici une explication servi avec des vers à pied.

Avalant la Loire et ses vins à boire

Par une rouerie qu'il vous faudra croire

Nous grugions les marchands et les clients

Grâce à un astucieux faux-fuyant

D'un très vigoureux coup de son poinçon

Le toutier creusait un orifice

Laissant couler agréable boisson

Dont nous faisons notre délice

Pour effacer ce très vilain forfait

Fallait colmater c'que nous avions fait

C'était facile sur un bateau de bois

Un tenon bouchait la mortaise, ma foi

Les « Tailleux de douzis » pour vous servir

Rien qu'un petit pourboire pris sans façon

Un doux plaisir sans jamais en pâtir

En vidant toujours le même cruchon

C'est alors que le forfait accompli, il fallait refaire le niveau. Les uns prétendent que les bateliers complétaient le contenu avec de l'eau de Loire et de plus mal-embouchés affirmaient qu'ils urinaient dans les fûts pour faire tourner le vin, des langues vipérines à n'en point douter.

En cette époque lointaine où le train n'est pas encore sorti de l'imagination des ingénieurs, les déplacements se font à pied pour les plus humbles et à cheval pour les autres. Un transport en calèche permet d'effectuer environ 33 km par jour. La malle poste est plus rapide avec son système de relais pour les bêtes mais le coût en est dissuasif. Les bateaux sont largement concurrentiels surtout dans le sens de la descente. Il n'est pas rare que les riverains confient des lettres et des paquets aux mariniers quoique les chalands ne soient pas peints de jaune. Il y a malgré tout une incertitude sur les délais liée à la nature même d'un déplacement soumis aux aléas climatiques et aqueux. Pour les besoins du commerce, les grands marchands utilisent des pigeons voyageurs pour joindre leurs voituriers.

Entourés de représentants du pouvoir, des minots de sel sont déchargés pour être menés au grenier à sel de la ville. Cette denrée est d'autant plus précieuse qu'elle est en cette époque indispensable à la conservation des aliments. Les pouvoirs l'ont bien compris puisqu'il lui font porter une fiscalité confiscatoire et injuste qui relève de la responsabilité du gabelier.

Le sel a été taxé dès César et les rois de France ont repris le filon avec Philippe V qui en 1318 pour financer sa guerre crée un impôt provisoire qui sera pérennisé par Philippe de Valois en 1344 avec la création des greniers à sel. Charles VII en 1455 donne aux échevins le droit de stocker et vendre le sel taxé avec la fameuse Gabelle. Le prix du sel dépend de la région. L'Orléanais est en pays de Grande Gabelle : la taxation la plus forte alors qu'en aval, à partir d'Ingrandes, le sel est détaxé puisque pays producteur.

Si la révolution s'empresse de supprimer cet impôt inique, Napoléon le remettra au goût du jour pour financer son effort de guerre. Quand certains se sucrent, d'autres versent des larmes de sel !

Le trafic du faux-sel, celui qui échappe à la Gabelle est un sport national à l'époque. Une tentation tout autant une nécessité sociale pour les mariniers qui cachent des minots de sel sans taxe sur leurs bateaux quand ils vont naviguer en aval d'Ingrandes. Ceci n'est pas sans risque quand ils remontent la Loire au-delà de cette frontière. Les gabelous veillent au grain et leur font une chasse impitoyable à terre mais aussi sur l'eau à bord de leur bateau : la Patache. Gare à qui se fait prendre. La première fois il hérite de la marque d'infamie puis à la première récidive 3 ans de galère, 6 la fois suivante à moins qu'il accepte de partir peupler le nouveau monde.

Les artisans sont nombreux à vivre des activités portuaires à commencer par les tonneliers mais aussi les potiers notamment pour fournir les réceptacles aux pains de sucre et le sel du grenier à sel. Certains travaillent sur le quai quand d'autres ont leurs ateliers à proximité. La ville basse est une ruche en pleine activité. Pour la navigation il y a le charpentier naval, les calfateurs, les voiliers, les cordiers, les chanvriers, les gréeurs, les gobeux, les haleurs, les charretiers, les marchands, le subrécargue ainsi que ceux chargés de représenter les différentes autorités du port et de la ville.

Nombre de ces métiers sont liés à la Marine de Loire puisqu'il faut construire, gréer, réparer, entretenir les bateaux et nourrir les équipages. L'artisanat s'appuie sur des cultures qui se font en bord de Loire : le chanvre notamment sera une grande richesse plus en aval du côté de Bréhémont. Avec lui, on fabrique des cordages, des vêtements mais aussi des voiles. Si la marine participe aux premiers pas de la mondialisation, elle vit encore en autarcie autour d'un artisanat de proximité.

À partir de 1830, le quai du Châtelet entre en fonction et remplace en partie celui de Recouvrance. Il a été conçu pour organiser au mieux le commerce en établissant des zones spécifiques à chaque type de marchandise, des plus nobles, tout près du Pont Royal, aux moins rentables du côté de l'Orbette. N'oubliez pas qu'en cette époque, le canal ne vient pas jusqu'ici tandis que le pont de Vierzon n'est pas encore jeté par dessus la Loire.

Une armée de portefaix qu'on nommerait aujourd'hui Dockers, s'active pour participer aux différents déchargements quand ceux-ci ne nécessitent que la manutention humaine. Le pierré a été spécialement conçu pour faciliter la progression des portefaix avec des pavés irréguliers comportant un nez : une bosse orientée vers la ville. Ainsi pour descendre, le porteur posait son talon sur le nez tandis qu'à la remonte, c'est la pointe du pied qui s'appuyait dessus. À chaque course, le portefaix jette un jeton dans la caisse du contrôleur.

L'évêque d'Angers a offert un bâton de procession à son collègue d'Orléans et un perroquet qui évoque le fameux texte que Jean Baptiste Gresset écrivit en 1734 : une fable en vers de décasyllabes qui à l'époque n'avait pas eu l'oreille de l'église ? C'est en Hollande qu'il publia un manuscrit qui connut un énorme succès.

De Roanne, l'évêque de Lyon fait livrer quant à lui de l'encens pour la grand messe du Festival de Loire qui aura lieu dimanche matin à l'église Saint Donatien. La religion et la marine de Loire c'est une grande histoire avec Saint Nicolas et tous ses collègues.

Saint Nicolas est l'un des saints patrons des mariniers. L’assurance céleste étant toute relative, il convient de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Clément, Roch, Catherine, Mathurin, Érasme et Saint Pierre en personne sont priés en cas de nécessité.

Si sur le calendrier la Saint Nicolas, patron des mariniers, est célébré le 6 décembre, les bateliers n’avaient guère de temps à lui consacrer alors que la rivière était afflôt . Il fallait trouver une période plus propice.

Partout dans le Loiret, on fêtait la Saint Nicolas : Neuvy-sur-Loire, Châtillon, Briare, Gien, Saint Père, Sully, Saint Benoît, Châteauneuf, Jargeau, Combleux, Orléans, Saint Hilaire-Saint-Mesmin, Lailly-en-Val, Meung-sur-Loire, Beaugency, Montargis sur le canal et Olivet sur le Loiret, tout autant. Il fallait donc organiser un calendrier durant l'été pour que ces fêtes n'aient pas lieu le même jour.

La veille de la fête, les mariniers du bourg se regroupaient pour faire une grande retraite aux flambeaux. Puis ils faisaient grande libation avec tous les compagnons de la confrérie. Personne ne manquait le lendemain à 10 heures pour la grand messe, revêtus de la redingote et du haut de forme.

Le soir, chaque marinier se faisait un point d’honneur à recevoir chez lui, parentèle et voisins pour leur offrir un repas abondamment garni. Enfin le lendemain matin, ils se retrouvaient pour une messe à la mémoire des membres défunts de la confrérie. Après la messe funèbre, les mariniers se retrouvaient pour élire, en plein air, le nouveau syndic de l’année.

Nombre de marchandises sont rangées dans des tonneaux : les conteneurs de l'époque qui ont le formidable avantage de pouvoir se rouler tandis qu'ils se rangent aisément sur un pont. Leur robustesse supporte les chocs, inévitables durant le transport et lors des manutentions. Ce sont véritablement les principaux acteurs d'un commerce qui sait recycler pour plusieurs tâches ces prodiges de la logistique de l'époque.

L'essence utilisée déterminait la nature du produit rangé. Pour le vin rouge de garde il fallait un fût de chêne tandis que pour le blanc l'acacia était indispensable. Le châtaignier était parfait pour les grands cidres de garde, le merisier pour les liqueurs. Le sapin avait la préférence des huiles tandis que les poissons salés se sentaient bien dans le charme. Enfin, rien ne valait le frêne pour charger le savon de Marseille liquide.

Un mendiant demande l’aumône sur le quai. L'époque n'est pas vraiment à un traitement social des détresses même si l’hôpital Général existe depuis 1675 Porte Madeleine sous Louis XIV pour enfermer les mendiants, les vagabonds et les enfants abandonnés. Certains échappent à la rigueur de cette maison et vivent d'expédients ou de charité comme notre pauvre larron.

Le quai tout comme la sortie des églises est un endroit propice à la mendicité. Notre unijambiste fait la manche ce qui aurait été difficile pour un manchot. Avec les 216 années de guerre réparties en 41 conflits contre nos voisins anglais, il y avait de quoi alimenter cette catégorie que les nombreux accidents du travail complétaient allègrement.

Cette menace pendait au nez des mariniers qui depuis Colbert étaient assujettis à la Conscription Navale à partir de 1665. D'un enrôlement d'une année tous les 4 ou 5 ans à des périodes suivant les besoins de la Royale. Cette mesure est très impopulaire en bord de Loire d'autant que la guerre de libération de l'Amérique de 1775 à 1783 fut particulièrement gourmande en mariniers au point que les hommes absents, des équipages de femmes prirent le relais. La caisse des invalides apportait des subsides à ceux qui revenaient estropiés.

Notre unijambiste retrouve des compères mariniers. Ils se connaissent, jadis le malheureux fut des leurs. Il leur raconte son engagement dans la bataille navale de Navarin le 20 octobre 1827, dans la baie de Navarin à l'ouest de la Grèce. Une flotte de 27 bateaux , une coalition franco-russo-britannique, sous les ordres de l'amiral de Rigny lors de la guerre d'indépendance grecque fut opposée victorieusement à la flotte ottomane. Un marchand qui reconnaît celui qui jadis travaillait pour lui, vient lui accorder une aumône généreuse.

Frida est l'une de ces demoiselles qui aiment à baguenauder sur le quai. Colporteuse ou bien butineuse, elles vont d'un groupe à l'autre. Frida fait son petit commerce avec les bourgeois et les bourgeoises en leur présentant des jolis rubans de Roanne tandis que sa collègue vend du tabac. La drôlesse propose un tout autre service aux mariniers qui se regroupent autour d'une cantinière qui distribue un panier garni contenant un gobelet, un litron et un morceau de pain avec du saucisson. Frida en profite pour racoler discrètement les lascars alors que c'est en amont d'Orléans dans le quartier du Pont Bordeau (sans x) des femmes remplissent le plus vieil office de l'humanité.

Elles sont des filles à marins

Elles sont des femmes au turbin

Même pas des filles de joie

Comme les aiment les bourgeois

Elles qui font le pied de grue

Afin d’ brader leur vertu

Que c’est triste d’être péronnelle

Tout au bout de la venelle

C'est pas même le bordel

D'une dame maquerelle

Ce lupanar sans lumière

Pour ces marins en galère

C'est un lugubre bord'eau

Où s'arrêtent les bateaux

Une simple escale sordide

Pour tous ces cœurs bien vides

Plus loin, les portefaix qui avaient jeté des jetons pour matérialiser leur travail afin de recevoir ultérieurement leur rétribution sont confrontés à un contrôleur qui surveille si des faux-jetons (des jetons indus) auraient été glissés dans la boîte pour accroître les traitements. On ne change pas les mentalités, la resquille est toujours de mise. Le paiement se faisait à la fin du chargement tandis qu'une discussion s'engage sur le travail véritablement accompli par chacun. Les manutentionnaires sont payés au terme d'un marchandage véhément.

L'un d'eux est traité de faux-jeton et le contrôleur lui botte le cul. Il n'est pas près de revenir dans le secteur. Il a voulu jouer et il a perdu gros.

Les mariniers de leur côté se désintéressent de la chose, ils vont boire un coup au "Chat qui Pisse". L'un emmène Frida avec force clin d'œil à l'hôtel du Panier fleuri.

Il vous faudra patienter encore deux années pour revivre cette belle aventure.

Quai de la Poterne © C'est Nabum

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