Quand le silence est d'or.
Je devine que certains vont me renvoyer que je ne cesse d'écrire pour ne pas dire grand chose et qu'il ne m'appartient pas de me gausser de ce terrible travers. J'accepte d'ores et déjà les railleries et les lazzis, c'est le lot de celui qui explore les comportements de ses semblables en oubliant parfois de regarder les siens.
Pourtant une fois encore je me désespère quand sur mon chemin surgit un de ces moulins à paroles qui occupe l'espace sonore avec la plus totale vacuité. Parler pour le seul plaisir de remuer les lèvres, affirmer ainsi une existence qui ne se nourrit que des creux et des vides d'une discussion sans importance.
Ces pauvres gens bourdonnent comme des abeilles laborieuses. Il leur faut ce doux ronronnement qui accompagne tous les faits et gestes de leur existence. Ils se font les commentateurs de leur saga personnelle. Ils imposent à leur entourage l'écho sonore de ce qui se déroule déjà sous leurs yeux. Cette redondance devient alors parfaitement insupportable, elle fait double emploi sans la moindre utilité.
Quelle misère, quelle solitude se cachent derrière ce bavardage incessant, cette manière de déblatérer des évidences et des truismes ? Il est certain que le mal est profond. Hélas, son expression est si repoussante qu'il est bien compliqué de venir en aide à celui ou bien à celle qui ratiocine ainsi du matin jusqu'au soir quand une malheureuse oreille se présente à portée de sa bouche.
Tout passe dans cette mitraillette verbale. Le temps qui fait et celui qui passe, les gens, le passé, le repas du midi, la santé, les voisins, l'histoire de la famille, la politique, la généalogie … Une fois, ça va, chaque jour, la même rengaine recommencée, le même récit repris sans aucune variation et vous voilà à ne plus pouvoir supporter ce bourdonnement exaspérant.
Le plus surprenant encore c'est que jamais un sujet véritablement passionnant surgit de ces langues en perpétuelle agitation. Leur univers est peuplé de futilité et d'insignifiance, de récits intimes sans pudeur et de banalité dont on aimerait se passer. Pire encore, ils se croient dépositaires de ce fameux « bon sens » qui leur donne droit de donner un avis sans profondeur sur la marche du monde.
L'étrange facilité qu'ils ont de pouvoir reprendre une conversation là où ils l'avaient interrompue quelques jours auparavant me laisse sans voix. Sans se soucier d'un propos liminaire, sans préambule ni résumé, ils reprennent le flot de leurs propos comme si vous saviez de quoi il en retournait. Ils sont dans leur récit, totalement habités par lui et ne soucient à vrai dire nullement d'être compris.
Si par malheur un auditeur voulait mettre son grain de sel, apporter un point de vue différent, une nouvelle inflexion au monologue précédent, ils se font les champions de la sourde oreille, n'écoutent rien, attendent simplement une respiration, une pause pour reprendre la main ou bien bifurquer sur un autre sujet. Un mot suffit à changer de direction,
Vous allez vite vous perdre si vous n'écoutez que discrètement ce babillage d'adulte immature. Vous percevez des constantes, des détours, des surprises, des valeurs sures dans ce flot de banalités débité à toute vitesse pour ne pas offrir la place de la réplique. Vous renoncez bien vite à suivre ce long discours inutile et lassant.
Celui qui parle pour ne rien dire continue d'ergoter, de pinailler, de déblatérer sans trêve ni respiration. Vous prenez un ordinateur et couchez sur le clavier un petit texte sans importance pour échapper quelques minutes à ce bruit de fond sans fond. Vous le laissez jaboter avec lui-même, dauber avec malice, débagouler ce vomi verbal, débiter des sornettes, invectiver son prochain, baragouiner une langue vide de sens, soliloquer sans fin ...
Vous en prenez votre parti, il jaspinera ainsi jusqu'à la fin de temps. Vous vous éloignez sur la pointe des pieds en vous jurant de ne jamais rompre cette immense solitude si bruyante. Ce n'est pas très charitable, je le concède bien volontiers. Mais que faire d'autre ? Vous bredouillez une vague excuse qui de toute façon ne sera pas entendue et vous vous échappez prestement.
Un autre sera pris au piège, pour quelques instants ou bien plus longtemps. Le parleur impénitent englue ses victimes jusqu'à ce qu'elles finissent par comprendre que toutes ces paroles en l'air ne retomberont jamais sur leurs pieds. Elles ne sont que des bulles de mots vides qui ne cessent d'éclater sans rien dire.
Bredouillement sien.