Pas facile d'être bien dans son assiette !
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Il fut un temps où elle trônait sur les tables de fêtes ou de vacances. Elle symbolisait à elle seule la gourmandise et une certaine forme toute relative d’opulence. Il est vrai que son achat a toujours réclamé un petit sacrifice financier d'autant plus aisément que le vin pour l'accompagner devait forcément être à la hauteur. Mais qu'importe, nous étions fous et la table d'alors était un symbole de fraternité plus encore que ce terme de convivialité qui n'était pas encore de mise…
Puis, nos petits bouchers de proximité ont suivi de peu la disparition des abattoirs locaux, si bien que nous n'avions plus aucun lien de proximité avec la pauvre bête qui faisait sacrifice de son corps pour notre liturgie bouchère. Ceci fut sauvé par la traçabilité, invention ou compensation pour nous donner à voir la tête de l'éleveur en compagnie de la future victime.
Là débutèrent alors les doutes sur le terme de Côte de bœuf. Le pauvre animal qui jadis perdait sa virilité sur l'autel de la puissance pour passer sous le joug, dans une époque où la théorie du genre en prenait un sacré coup, se retrouvait avec des pis usés jusqu'à la corne pour n'être plus qu'une modeste vache de réforme. Il y avait tromperie sur la chose.
Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. Nos abattoirs régionaux furent vampirisés par les grands groupes américains spécialistes d'une viande hachée des plus douteuse. La côte devait prendre le large pour venir de plus loin, d'autant plus que les élevages de plein champ ne couraient plus nos campagnes en périphérie de nos grandes villes. Il y avait de quoi ruminer du ressentiment à l'égard de la chose.
Dans le même temps, des fermes des mille vaches semèrent à juste titre le trouble et la réprobation dans l'esprit de nombre de nos concitoyens. À cela, il convient d'ajouter une inquiétude croissante sur l'état de notre planète dont les flatulences des veaux, vaches, taureaux et les tous derniers bœufs portaient, selon des sources autorisées, une lourde responsabilité. Nous plongions dans une suspicion généralisée sur la viande qui passait au rouge plus l'opinion virait au vert.
Pour corser le tout, la FNSEA ne donnait guère envie de défendre les éleveurs ce qui en réalité était une grave erreur d'analyse puisque ce syndicat agricole en dépit de ses affirmations est surtout actif pour mettre en avant les très grosses exploitations. Par la faute de cette fédération douteuse, l’opprobre était jeté sur le monde paysan.
Ajoutons encore les restrictions ou réserves relatives au mode de cuisson de la chose avec notamment le bois et le charbon mis au ban de la modernité et vous aurez une vague idée des périls encourus dans ce choix gastronomique et je n'évoque pas l'éventuelle controverse sur la race bovine entre défenseurs du Charolais, adeptes de l'Aubrac, amoureux de la Limousine, défenseurs de la Blonde d'Aquitaine et j'en passe et des meilleures...
Fort de toutes ces réserves, la fameuse convivialité en prenait un sacré coup quand la côte qui n'avait plus la cote faisait son apparition sur votre table. Les végétariens et les végans s'indignaient d'un tel massacre, les croyants se divisaient sur la manière dont avait été tué la victime tandis que des animalistes étaient vent debout sur les méthodes d'abatage. Vous ne saviez plus où donner de la tête devant cette levée de bouclier qui tournait à l'algarade. Le sacrifice humain n'était plus très loin…
Notons au passage qu'en cette époque justement, nombre d'individus s'indignent beaucoup moins des massacres d'humains que du sujet épineux de la côte de bœuf. Devant pareille situation, elle vous restera sur l'estomac et je vous invite à choisir avec soin et circonspection vos convives si vous persistez dans cette idée saugrenue. Bon appétit à tous malgré tout !
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