Donne, donne, donne

Longtemps encore

Hommage à Morice Benin

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Donne, donne, donne ce que tu as

Ce peu qui ne t'appartient pas

Jusqu'à te vêtir de nudité

Paré pour l'éternité

Il était une fois un vieux lion à la blanche crinière en bataille, le visage illuminé par une irréductible volonté à croquer les mots à pleines dents, la gorge largement ouverte pour jouer de sa gueule comme d’un instrument. Sa voix captive ses proies en les accrochant par le cœur ! Félin de la poésie, dernier carnassier des chanteurs contestataires, il chante pour libérer les énergies, changer ce monde en décrépitude, continuer l'éternelle bataille qu'ont toujours mené les poètes et les rêveurs. Sa guitare en bandoulière, il a pris le maquis, renonçant à l’univers factice des grandes scènes pour chanteurs incolores, inodores et sans saveur.

Il a mené son combat dans les petites salles, chez les particuliers, les festivals qui ouvrent encore leurs bras aux véritables artistes, artisans des mots, troubadours et souffleurs de songe. Inlassablement il a chanté tout en ne cessant jamais d'écrire et de défendre les plus beaux textes de ses collègues de la balle. Il a su se faire le chef de file d'autres doux rêveurs qui ont emboité ses pas, faisant de lui un gourou et un exemple, un maître et aussi un ami. Qu'il y eut un de ses fils dans le lot, ne devait pas être pour lui déplaire.

Donne, donne, donne ce que tu es

Ta parcelle de vérité

Jusqu'à te fondre dans l'instant présent

Pour conjurer le néant.

Le succès ? Quelle factice vanité ... Il avait fait le choix de ne pas se bercer d'illusion. Sa route était tracée, elle ne serait faite que de sentes torves sinuant dans les montagnes, de chemins escarpés s'enfonçant dans les broussailles, de voies oubliées creusées dans les sillons magnifiques des plus belles utopies. Il n'emprunterait jamais les raccourcis d'une langue maltraitée, les formules creuses qui tournent en boucle, les images esquissées à grands coups d'évidence. Il avait l'exigence de l'orfèvre, la patience des brodeuses, la minutie des bijoutiers pour façonner des bijoux de chansons à conserver dans des écrins.

Alchimiste des mots et des notes, sa grande transmutation ne pouvait transformer des diamants bruts en cachets sonnants et trébuchants. Il savait qu'il envoyait une bouteille à la mer, un message d'espérance aux générations futures. Seule la postérité allait reconnaître ce talent magnifique, qui ne sera compris que bien après son départ. Il n'attendait rien de ce temps trop matérialiste pour tendre l'oreille à ses sublimes prophéties.

Donne, donne, donne ce que tu aimes

Ta parcelle de vérité

Donne, donne, donne ce que tu sèmes

Ça germera après toi.

Il a semé. Il n'est plus qu'à attendre que se lèvent ceux qui reprendront le flambeau. Il le savait, l'enfant de Casablanca n'était pas né sous une étoile qui brillerait de suite. Il s'est méfié des projecteurs trompeurs, des contrats mirobolants pour produits jetables. Dans la grande tradition des sages, il a fait sa part, sans trahir ses convictions et ses certitudes. Pour modeste qu'elle soit aujourd'hui, elle ne cessera de vibrer comme une aile de papillon qui tôt ou tard déclenchera la grande révélation.

Donne, donne, donne ce que tu es

Ta parcelle de vérité

Jusqu'à te fondre dans l'instant présent

Pour conjurer le néant.

Il en avait l'intuition et c'est sans doute le cœur léger et l'âme sereine qu'il a quitté cette vallée de larmes en laissant en héritage le plus beau des présents. Ces chansons ne resteront pas dans les oubliettes de la chanson. Elles trouveront des passeurs, il y aura des passages de témoin, des caisses de résonance pour que jamais son message ne se perde.

Donne, donne, donne ce que tu as

Ce peu qui ne t'appartient pas

Jusqu'à te vêtir de nudité

Cap vers l'inespéré.

Il suffit de lui laisser la parole, de l'écouter dans cet aveu d'une extrême lucidité. Il ne se trompe pas, demain sera sien ou ne sera plus. Il ne nous a pas quittés puisque son enseignement demeure, poursuit son cheminement dans les consciences. Sa belle âme a rejoint l'éther, c'est si peu d'importance quand une telle œuvre se donne en héritage à tous ceux qui ont foi en l'humanité.

Morice Benin ~ Je chanterai après ma mort © Tempscouvert48

Maquis

Vous êtes étonnés que je ne sois pas connu

Moi, c'est votre étonnement qui me surprend.

Après un quart de siècle passé dans le maquis,

Après tant de planches brûlées, de chansons.

Il serait surprenant, justement aujourd'hui,

Que je sois une star, un chanteur dans le vent !

Oh, n'allez pas y voir, comme à une drôle d'époque

Un rejet maladif, une croisade équivoque …

Révolte estampillée « Contre tous les marchands ! »

Sous-entendu : «  Je suis,moi, resté pur et vivant ! » …

Même si je me suis longtemps cru un héros,

Marginal endurci, chansons garanties « Bio »

Là, j'aime trop chanter pour me mettre au pinacle :

N'est pas Jésus qui veut, ou Zorro, ou Karl Marx …

J'habite la Province, je fais mes commissions.

Dans des super-marchés, et même ma boulangère

Ne se doute pas, quand elle rend la monnaie

Qu'une petite musique lui sourit en secret …

Voilà, ma ritournelle est devenue discrète.

Elle parle de doute, de cette parcelle en nous,

Visant au simple, au sourire du soleil …

Tout ce qui fait qu'un homme tienne encore debout ! …

Cahotant dans sa vie, unique et sans retour.

Amoureux d'une étoile pour colorer ses jours.

Je sais … Notre époque s'enfonce dans une nuit-tunnel

des citadelles tombent, la haine se déchaîne.

Un front crépusculaire martèle ses certitudes.

Overdose de rage, de honte, d'hébétude.

C'est presque le dégoût, le vide, l'intolérable

On fête l'an deux mille, l'âme dessous la table.

L'ange exterminateur peaufine sa mission.

Jéhovah prophétise, l'horreur est aux tisons ? …

Pourtant, dans ce maquis où se perdent les armes,

Un rossignol chante dans une nuit-fanal.

L'aurore est une abeille murmurant à l'oreille.

Pour tous les fossoyeurs, l'espérance est cruelle

Et vous, vous restez étonné que je ne sois pas connu ?

Moi, c'est votre étonnement qui me surprend ...

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