Le Président posthume

Son testament ne passe décidément pas.

Parangon d’un système en déliquescence.

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Un homme politique vient de passer de l’autre côté ; il rejoint enfin le commun des mortels : cette piétaille qui n’a d’autre raison que d’admirer sans cesse les grands personnages qui ont voué leur existence à son service. J’avais, jusqu'à ce jour, une grande admiration pour ce monsieur au phrasé saccadé, à la langue brillante et souvent lumineuse, mais l’homme en son dernier geste public vient de descendre en flammes la statue du commandeur. 

Je suis sans doute un râleur invétéré, un personnage négatif qui voit toujours le mauvais côté des choses. Je n’y peux rien, c'est le défaut de ma cuirasse: mon prisme est forcément déformant et je ne peux plus changer ce regard tors que j’ai sur le monde. Alors je me fourvoie peut-être à trouver parfaitement scandaleux et insupportable qu’un grand de ce monde dicte par écrit, sous forme testamentaire, les hommages qui lui sont dus. 

Pourtant, en dépit de ses qualités, ce monsieur dévoile une bien triste facette de sa personnalité. Il faut être pétri d’orgueil, de vanité, de fatuité pour coucher sur un papier posthume les conditions de son ultime célébration. Prétendre ainsi à l’hommage national, qui plus est, aux Invalides, c’est se situer de son vivant au-dessus des hommes ordinaires. 

C’est la preuve que ceux qui nous gouvernent se sentent investis d’une mission de nature divine. Seul Dieu et ses sbires commandent à l’organisation du voyage sur le Styx. Ne nous y trompons pas ; les exigences du nouveau défunt seront respectées, par fidélité, par gratitude peut-être, même si, dans ce monde de tueurs, les grimaces permettent de ne jamais être sincère. L’hommage national sera fait de componction, d’admiration feinte, de postures de circonstance pour que brillent nos importants, une fois encore, devant des caméras vouées à leur grandeur. 

Je redoute les temps à venir. D’autres candidats à la gloire posthume attendent leur dernière heure. Nous n’avons jamais eu autant d’anciens présidents de la République sur la liste d’attente de la commémoration générale et larmoyante. Ils nous coûtent suffisamment cher pour nous faire payer un peu plus encore leur mise en bière. Pour l’un d’entre eux, le cercueil viendrait d’ailleurs du Mexique en transitant par le Japon ; on n’est jamais assez dépensier pour nos royaux défunts ! 

Quelle est donc cette République qui apprend sans broncher qu’un des siens exige un hommage national et l’obtient pour le prix de services rendus ? Nous sombrons dans le ridicule et sortons véritablement du cadre républicain. Il est grand temps de cesser d’honorer, de célébrer, de commémorer ainsi à tour de bras en oubliant de penser l’avenir. Nous réclamons des visionnaires et non des faces blêmes et componctueuses.

Il faut s’y résoudre. Aucune voix ne viendra dans nos médias complices s’indigner d’un tel testament symbolique de la déliquescence de nos mœurs politiques. Ce testament est une faute, un pêché d’orgueil et de vanité. Rien ne permet de tolérer pareilles exigences, le deuil appartient à la sphère privée. Concevoir de son vivant sa fin prochaine en lui donnant un lustre déplacé est une dérive absolue vers la monarchie. 

Je déplore vivement que l’on puisse, en notre nom et avec l’argent public, accepter cette fantaisie. Cette pratique atteste de la nécessité de changer de république, d’accéder à une gouvernance qui sorte du cadre de la monarchie constitutionnelle de l’heure. Nos représentants ne sont que des humains ordinaires. C’est l’occasion de leur remettre les pieds sur terre. Un enterrement en grande pompe est sans doute la meilleure occasion pour ce nécessaire rappel à la morale et à la modestie.

Que ce monsieur repose en paix. La gloire posthume ne lui offrira pas ce titre de Président qu’il n’a jamais pu atteindre. Je crois sincèrement qu’il eût fait un chef d’état beaucoup plus acceptable que ceux qui ont tenu le rôle. Cependant, rien ne justifie cette sortie de scène pitoyable !

Exaspérément sien.

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