La démoncratie

Les turpitudes d’un système savamment organisé.

Le cycle infernal

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Ainsi donc la crise actuelle qui n’a certes pas terminé de nous surprendre tout autant que de nous enthousiasmer tout en nous désolant profondément, révèle immanquablement les bas-fonds d’une pensée collective quand plus rien ne tient les clefs de la raison. Nous sommes entrés dans l’ère de la Démoncratie, une phase qui s’est lentement imposée à nous par une succession de petites étapes qui semblaient anodines, innocentes ou bien bien simplement inoffensives.

Le micro-trottoir fut une étape clef dans la mise en place de la Démoncratie. Chacun avait le pouvoir d’exprimer un avis à brûle-pourpoint alors qu’il vaquait tranquillement à ses occupations. Un apprenti sourcier, de ceux qui ne contrôlent plus jamais les conséquences de leurs sources, tendait le micro et une question de société à un individu qui devait répondre du tac au tac. La magie opéra, l’avis infondé devint rapidement Opinion Publique, une arme terrible pour alimenter les extrêmes.

Les sondages au galop s'emballèrent. Ils prolongeaient la première étape lui octroya une caution scientifique, une sorte de coloscopie de nos relents intimes. Naturellement le pouvoir usa à plaisir de cette plongée dans les bas-fonds de l’opinion, d’autant plus que la question devait toujours suivre un fait divers, largement médiatisé, pour pousser les braves gens à réagir avec leurs tripes et non leur cerveau. L’avis devenait une simple réaction émotive, conforme aux attentes des grands manipulateurs qui nous gouvernent.

La télévision se chargea alors d’anesthésier la matière grise, pour peu que le cerveau restât encore disponible chez les citoyens devenus sujets d’expérimentation médiatique. Tout était bon alors pour abrutir le quidam, le mettre en situation d’adhérer peu ou prou aux valeurs d’une société fondée exclusivement sur le profit. La Française des Jeux fut la partie gagnante de cette stratégie qui donnait l’illusion aux plus pauvres qu’un jour ils pourraient rejoindre les privilégiés de la fortune. Ainsi l’extrême richesse n’était pas une anomalie mais une simple manifestation de la chance.

Les loisirs se chargèrent ensuite de transformer l’adulte en grand enfant, en un être incapable d’établir son propre jugement. Les injonctions culturelles pleuvaient comme qui rigole pour soumettre à la curiosité du gentil peuple que des artistes inodores, incolores, totalement neutres du point de vue politique. Coluche était sans doute le dernier avatar d’une pensée rebelle, sa disparition ouvrait la porte à la programmation abêtissante, la seule capable de servir les desseins des valets du grand Capital.

La dernière étape de cette formidable machine à briser les intelligences fut la transformation de l’information en instance d’analyse au profit de la simple et basique émotion au travers des chaînes en continu. C’est ainsi que les sentiments les plus primaires, les moins construits pouvaient émerger spontanément. Le peuple devenait un immense réceptacle d’émotions. Pour peaufiner la chose, les progrès technologiques se mirent eux aussi dans la danse, transformant chaque utilisateur d’un téléphone portable sophistiqué en un journaliste de terrain, un montreur d’images sans distance ni commentaire. La parole confisquée en somme par la suprématie de l’image et des émoticônes, l’étape ultime de la pensée collective.

Tout cela fonctionna à merveille jusqu’à ce qu’un Freluquet, placé au pouvoir avec la collusion de tous les agents de cette vaste stratégie du moins disant intellectuel, poussa à l’extrême les provocations, les humiliations, les mesures de nature à toujours plus appauvrir la plèbe. En touchant à l’automobile, lui et ses sbires venaient de franchir la ligne jaune. La réaction fut immédiate, viscérale (là encore), incontrôlable et particulièrement spectaculaire.

C’est ainsi que la contestation se fit Jacquerie, la Jacquerie devint rébellion avant de passer au rang insurrection. À trop jouer avec le feu, on finit toujours pas se brûler. Mais les ferments semés durant des années remplissaient merveilleusement leur rôle de corruption des cerveaux. À côté des revendications légitimes portant sur le niveau de vie et une véritable démocratie citoyenne remontaient à la surface les relents nauséeux qui avaient été savamment distillés.

Sans transformation radicale de la société, nous risquons de nous retrouver avec une opinion publique versatile, réactive, éruptive capable de voter le retour de la peine de mort, l’abrogation du mariage pour tous, l’expulsion des étrangers sans que l’on ne puisse plus rien maîtriser. La Démoncratie dans sa phase ultime, le pouvoir confié au cerveau reptilien d’un corps social en ébullition.

Il convient de prendre garde à cela. De poser clairement des garde-fous, de mettre en avant des structures de réflexion afin que les grands choix de société ne relèvent plus, comme maintenant des représentants de commerce du Capitalisme mondial sans tomber pour autant dans la marmite en ébullition d’une peuple excédé, capable du pire souvent, du meilleur parfois. La délégation a encore un sens, elle impose réflexion et mesure, temps et formation. Le contraire de la Démoncratie n’est pas clairement perceptible encore, il se trouve de toute façon bien loin du système prétendument démocratique actuel, une forme d’oligarchie véreuse qui a tout manigancé pour faire du peuple une bête féroce.

Sataniquement leur.

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