Muriel, la gardienne des oies

La véritable histoire de l’eau d’Émeraude.

Dieu a fini par retrouver les siens

 

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L’histoire commence d’une bien étrange manière, un de ces signes du destin qui font basculer l’existence sans qu’on puisse déterminer de quel côté celui-ci penchera. Elle s’appelait Muriel, était une bergère qui gardait son troupeau d’oies au lieu-dit : le Mesnil-Bretonneux. Comme tous les Bulzaciens et Bulzaciennes de l’endroit, elle ignorait tout de la longue histoire de son petit village : Bouzy-La-Forêt.

Insouciante et joyeuse, Muriel chantait à tue-tête pour passer un temps qui se traînait en longueur. Garder des oies n’est pas spécialement une tâche exaltante et finit par lasser celle à qui on a confié cette lourde responsabilité. Noël approchait, les volailles allaient trouver preneurs, il n’était pas question qu’il en manquât par sa faute. Ce jour-là elle fut distraite par une curieuse découverte. Un petit rapace qui ressemblait vaguement à une buse, reposait là sur le sol, sans pouvoir s’envoler à son approche. La gardienne des volailles se pencha, attrapa l’oiseau qui était fort mal en point, une aile brisée l’ayant cloué au sol.

Muriel désormais ne se séparait plus de l’animal qu’elle finit par identifier grâce à monsieur le curé qui était un grand spécialiste en ornithologie. Un jour qu’il passait près du troupeau il s’arrêta pour admirer celui qui était l’objet de tous les soins de la demoiselle. L’homme de Dieu s’exclama : « Tu as recueilli un Circaète Jean-le-Blanc ma belle, c’est un rapace qui chasse essentiellement les couleuvres. De quoi le nourris-tu ? » La demoiselle lui répondit qu’elle avait bien du mal à lui faire avaler quelque chose. Elle avait fini par découvrir qu’il acceptait de manger des orvets mais à cette époque, ils dormaient tous. « J’ai dû trouver un terrier profond où les orvets hivernent pour le nourrir de temps à autre. »

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Le prêtre la félicita et s’en alla en lui souhaitant bien du courage pour trouver de quoi l’alimenter tout l’hiver. Muriel y parvint en se mettant en quête de tous les repères des serpents. Elle fit la découverte d’un nœud de vipères qui assurèrent la subsistance de son protéger le temps que sa blessure se répare.

Hélas dans le pays, les langues allèrent bon train. De gentille bergère, la pauvre Muriel devint vite une épouvantable sorcière débusquant les serpents même dans leur sommeil. Et comme par-dessus le marché, elle se promenait désormais avec un petit aigle sur l’épaule, il n’en fallut pas plus pour qu’elle passe pour une succube, une effroyable créature du diable.

Le printemps arriva, son Circaète Jean-le-Blanc qu’elle avait baptisé tout bonnement Jean-Jean se mit à voler de ses propres ailes pour quérir sa pitance. Influencé par sa nourrice, contrairement à ceux de son espèce, il se mit à chasser exclusivement les vipères, délaissant les couleuvres, la proie de ceux de son clan.

Muriel vivait désormais en marge de la communauté. Sa réputation l’avait contrainte à vivre loin de tous ceux qui médisaient à son propos. Même monsieur le curé évitait sa fréquentation, conscient qu’il jouait là sa réputation. Elle s’installa dans un endroit à l’écart du bourg, un lieu qui résonnait encore d’étranges vibrations. Sans qu’elle sût, elle avait trouvé l’emplacement de l’ancien théâtre romain qui pouvait recevoir jusqu’à 600 spectateurs.

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Muriel n’en avait qu’un : son fidèle Jean-Jean qui s’amusait des scénettes qu’elle jouait là pour se distraire d’une solitude qui lui pesait de plus en plus. Il lui fallait trouver un moyen de se concilier les bonnes grâces de la communauté, rejoindre à nouveau ceux du village sans risquer les pierres, les horions et les signes de croix.

Dans sa solitude, elle se mit à herboriser. Elle avait quelques notions que sa grand-mère lui avait cédées avant que de s’en aller vers l’autre monde. N’ayant plus de labeur, même la garde des oies lui était refusée, elle se mit à ramasser la menthe poivrée, la sauge et le romarin qui ne manquaient pas dans les landes et les clairières. À ce passe-temps bucolique elle adjoint la fabrication de miel. Les abeilles étaient les dernières à ne pas refuser sa présence.

C’est ainsi que dans le secret de sa cabane, elle mit au point une lotion alcoolique qu’elle nomma Eau d’Émeraude. Elle découvrit que sa mixture à la si belle couleur, avait des vertus bienfaitrices ; elle soulage les piqûres d’insectes, adoucit les coups et délasse les jambes. Il fallait en faire profiter ceux qui stupidement la rejetaient.

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Pourtant, personne ne voulait l’approcher tant que cet oiseau du diable était perché sur son épaule. C’est le retour de l’instinct qui lui sauva la mise. Son Jean-Jean répondit à l’appel de ceux de son espèce quand octobre arriva. Il partit vivre la saison hivernale bien loin de la forêt d’Orléans. Muriel, à nouveau seule redevenait fréquentable d’autant qu’il se murmurait qu’elle avait découvert un remède précieux.

Elle n’oublia pas les dos tournés, les injures et les mauvaises pensées. Elle se dit qu’il convenait de leur donner une belle leçon. Muriel confia son secret aux bénédictines de Notre Dame du Calvaire tout simplement parce qu’elle venait elle aussi de vivre un calvaire. Elle quitta Bouzy pour aller vivre à Bray-en-Val et tenter d’oublier ce triste épisode de sa vie.

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Son Jean-Jean revint aux beaux jours, il ne tarda pas à la retrouver, ne lui rendant visite qu’après la tombée du jour. L’oiseau avait compris que sa présence sur l’épaule de son amie lui avait causé bien des tourments. Quant à la trouvaille de l’ancienne gardienne d’oies, elle connut un succès inespéré quand madame de Sévigné en eut l’usage après une blessure à la jambe lors d’un accident de carrosse. Elle écrivit à sa fille :« Je mets d'une eau d'émeraude si agréable... sur ma jambe... elle console et perfectionne tout ». (Lettres du 20 Juin et du 1er Juillet 1685).

Muriel trouva charmant compagnon, elle oublia qu’on l'avait prise pour une sorcière et vécut des jours heureux sans se douter que plusieurs siècles plus tard, les bénédictines du calvaire viendraient s’installer à Bouzy-La-Forêt au monastère Notre-Dame pour y produire leur Eau d’Émeraude. Dieu finit toujours par reconnaître les siens. Le diable n’était en rien responsable de cette découverte.

Quant à Muriel, tout ceci lui aurait fait une belle jambe si son eau miraculeuse n’avait pourvu à l’affaire depuis bien longtemps. Elle garda la jambe leste toute son existence, aimant à se badigeonner de sa précieuse lotion dont elle s’était octroyé la fabrication pour son seul usage.

Rapacement sien.

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 pour en savoir plus

 https://divinebox.fr/boutique/eau-emeraude-bouzy-la-foret/ 

 

 

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