C’est Nabum (avatar)

C’est Nabum

Bonimenteur de Loire et d'ailleurs

Abonné·e de Mediapart

5154 Billets

2 Éditions

Billet de blog 7 juillet 2024

C’est Nabum (avatar)

C’est Nabum

Bonimenteur de Loire et d'ailleurs

Abonné·e de Mediapart

Confidences à une tortue mauresque du Maghreb.

La témoin d'un passé à proscrire.

C’est Nabum (avatar)

C’est Nabum

Bonimenteur de Loire et d'ailleurs

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce n'est pas sans incidence aujourd'hui.

Illustration 1

Quelque part dans un quartier où il a toujours vécu, un vieil homme vit désormais seul. Il a de plus en plus rarement la visite de ses petits-enfants tandis que son fils ne vient plus le voir. Il a pour seul compagnon une tortue qui passe une partie de l'année terrée pour se préserver des frimas. Ce jour-là, la tortue après son hibernation, avait pointé le bout de son nez, provoquant le bonheur de celui qui guettait ce moment.

Nous devisions de choses et d'autres, une sorte de conversation à bâton rompu comme il se fait souvent en pareil cas quand l’événement bouleversa le cours de la discussion. Monsieur Jean m'avait raconté la relation toute particulière qu'il entretenait avec l'animal qui avait accompagné son retour sur le continent après qu'il ait été appelé comme nombre de ceux de sa génération à participer à ce qu'on ne nommait pas la guerre d'Algérie.

J'avais à plusieurs reprises tenté de lui tirer quelques souvenirs, espérant bien naïvement qu'il se soulage d'un poids qui manifestement lui pesait grandement. La fameuse résilience de notre époque médiatique n'ayant rien à voir avec ce silence têtu de ceux qui ont vécu l'effroi au nom d'une patrie qui faisait bien peu de cas de la morale.

Il esquivait toujours la question, ses yeux se voilant d'un voile sourcilleux tandis qu'il se contentait d'un : « C'est pas joli tout ça ! ». Puis il effectuait une pirouette pour aborder un autre sujet, évoquant son jardin, son quartier, le rugby ou encore mes propres activités qu'il suivait à distance, manifestement soulagé d'un énorme poids qui continuait à peser lourdement.

Ce jour-là pourtant, il se passa quelque chose d'inhabituel, une faille s'ouvrit dans une mémoire jusque-là cadenassée. La tortue avançait lentement dans ce petit jardin. Il cessa de me parler pour se tourner, ému et heureux vers celle qui allait partager avec lui les beaux jours. Il la salua aimablement, la félicita de sa réapparition après son long endormissement.

Puis, sans que je ne sollicite rien, il s'adressa à dame tortue pour lui susurrer à l'oreille ce qu'il avait toujours gardé de par devers lui. Monsieur Jean raconta les horreurs qu'il avait vécu là-bas, ce pays qu'il n'entendait pas nommer et d'où venait l'animal qui resta stoïquement à l'écouter sans se replier dans sa carapace.

Monsieur Jean dit alors des phrases courtes, narra des situations précises, des scènes qui étaient toujours ponctuées par : « C'était horrible ! ». Je me fis alors le plus discret possible n'ayant nullement l'intention de m’immiscer dans ce monologue avec une tortue. Ses confidences relevaient de la confession tandis que la petite bête prenait pour elle ce récit de l'effroi.

Je ne sais si la tortue avait pour mission de lui apporter l'absolution et le repos de l'âme. La scène ne dura pas plus de quelques minutes puis le silence se fit, monsieur Jean se tourna vers moi comme s'il ne s'était rien passé, manifestement soulagé d'un lourd fardeau, d'un colossal poids sur le cœur. Il reprit une conversation précédente pour faire diversion sans doute.

Longtemps je n'ai pas raconté ce moment rare. J'ai eu soudain le désir d'en décrire le contexte, de vous narrer ce à quoi il me fut donné d'assister en tant que témoin silencieux. J'en resterai là, n'étant nullement autorisé à vous divulguer ce qui n'était destiné qu'à cette tortue qui saura elle aussi garder le silence sur ses horreurs.

Comprenez bien que je ne puis faire autrement. Il est parfois des occasions où le silence est d'Or et je suis intimement convaincu que vous comprendrez parfaitement ma position. Je tenais cependant à vous faire part de ce qui me fut donné d'assister sans rien trahir de ce qui fut dit alors. L'étalage auquel nos médias nous habituent désormais est souvent d'une impudeur sans nom.

Illustration 2

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.