L’expert en expertise

Le guide suprême.

En sucrant les fraises

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J’ai eu le privilège, à ce qu’on m’a affirmé, de visiter une grande sucrerie dans notre région qui n’en manque pas. La production de betteraves est devenue le cœur de métier de cette partie de Beauce qui a suppléé la canne à sucre lorsque les vilains anglais nous ont imposé un blocus maritime. Des fortunes se sont faites ainsi après que d’autres ou bien les mêmes se soient largement servis sur le dos de l’esclavage et du commerce triangulaire ...

Nous avions droit à deux guides, deux anciens de l’industrie sucrière qui occupent ainsi leur retraite en accompagnant les curieux dans les entrailles de leur usine. Pour commencer, une petite explication de texte fut nécessaire, la sécurité est draconienne et les injonctions nous viennent de Coca Cola - le grand client de l’endroit, consommateur délirant de sucre pour la santé de l’humanité - et de gros clients sourcilleux en matière se secret. Nous fûmes chapitrés comme des gamins avant une sortie scolaire.

Nous devions nous délester de tout ce qui risquait de nous mettre en danger et de troubler la sérénité de l’endroit : montre, bijoux, couteaux, téléphone portable. Le sucre est sans aucun doute un produit qui relève du secret défense. Nous avions perçu le privilège qui nous était octroyé de pouvoir ainsi bénéficier de cette plongée dans le mystère le plus extraordinaire qui soit, la transformation d’une modeste betterave en un or blanc, bienfaiteur de la santé publique.

Nous étions mis au parfum. Il est vrai que du côté olfactif, nous étions servis. La suite fut ainsi une longue promenade à travers des cuves, des tuyaux, des fumées, des vapeurs et des effluves de caramel. Il y a de quoi être impressionnés, de s’extasier devant la complexité et le gigantisme des installations. Une alchimie qui porte en elle bien des mystères et de nombreuses zones d’ombre. Fort heureusement notre guide suprême jura ses grands dieux que tout cela était parfaitement naturel, sans produits chimiques pour un produit excellent pour la santé. Nous le croyions sur parole.

Ce qui fut le clou du spectacle justement c’est ce monsieur, puits d’une science sucrière indiscutable qui prit le micro pour ne plus le lâcher, contraignant son collègue, homme débonnaire et agréable s’il en est, au rang de subalterne inutile, simple voiture balai d’un groupe en goguette. Ce fut fort dommage, car chaque explication que ce personnage charmant me fournit était bien plus pertinente que le flot de paroles de notre expert en expertise experte.

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Car celui-ci nous submergea de détails, de données qui relevaient de la soupe interne et non de la compréhension de la transformation qui se réalisait sous nos yeux. Il ratiocina, déblatéra, délaya, débita, se faisant ainsi le propre auditeur de ses saillies, fit parfois, nous dit-il, assaut d’humour, ce qui méritait assurément un avertissement préalable. Il parlait, palabrait, inlassablement, n’attendant pas le groupe, lui qui ouvrait la voie et décrivait par le menu ce que les derniers ne voyaient pas encore.

Il s’extasiait lui-même de son immense mémoire, s’amusait à retracer l’historique détaillée du calcul du prix d’achat des betteraves à nos agriculteurs. Il fit l’apologie de la dimension écologique de son industrie. Nous étions pris au piège d’un discours convenu tenu par un cabotin insupportable qui nous servait une mélasse indigeste. Il me donnait le bourdon lui qui faisait son miel de sa logorrhée incessante.

L’expert en expertise prit tant de temps à nous perdre dans des détails sans importance qu’il dut écourter la visite, ayant largement dépassé le temps imparti. Non seulement il nous invitait à l’excuser mais qui plus est nous garantissait que l’essentiel n’était pas ce que nous avions vu mais bien le flot de ses explications. L’homme nous avait fait don de son savoir, sans réserve, sans limite. Nous devions remercier le ciel d’avoir eu un tel guide.

Depuis longtemps déjà j’avais repéré le numéro du vieux cabotin. Je préférai me tourner vers son second pour avoir les explications justes, nécessaires pour saisir les interactions mises en œuvre et bénéficier d’informations qui me touchaient davantage que le pourcentage de sucre dans les betteraves et le calcul du prix accordé aux paysans compte tenu de cette variable dépendante du temps et des procédures de culture.

C’est ainsi que son collègue me parla des hommes, de leurs conditions de travail, de leurs formations, de leurs activités en dehors de la période de fabrication qui ne dure que trois mois. Lui, donnait du sens et de l’intérêt à la visite mais n’avait pas droit au chapitre car l’autre, tenait le crachoir et le savoir, un savoir d’ingénieur bien loin de la vulgarisation qui nous eût satisfait amplement.

Ce travers est assez commun hélas. Pour enfoncer un peu plus le clou, l’homme au micro dans un enthousiasme délirant nous fit l’apologie du sucre, nous incitant à ne pas refréner notre consommation et bien au contraire, à ne jamais hésiter à profiter de ses immenses bienfaits. C’était l’apothéose, le pavé dans la tasse, la fraise sur le fardeau !

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