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Billet de blog 10 juillet 2025

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Intermittence et concomitance

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Inféodation et vassalité

Illustration 1
© Lucien Genin

Sur nos rives de Loire et alentours, nous assistons à une explosion du nombre des guinguettes concomitamment à l'émergence plus ou moins spontanée d'appels d'offres municipaux qui les réclament pour amuser le bon peuple. Après les pionnières qui relevaient de la génération spontanée apparaissent les secondes, calquées désormais sur un modèle qui semble avoir fait ses preuves. De l'original à la copie, il faut souvent y regarder à deux fois pour percevoir quelques différences notables (jamais cet adjectif n'aura pris comme ici toute sa signification).

Un ami, grand explorateur curieux de ces lieux où loisirs et culture prétendent se mêler en harmonie a écrit : « Après quelques discussions ces jours-ci avec des artistes locaux et des vérifications sur Facebook, j'ai pu constater que désormais, la quasi-totalité des guinguettes de l'Orléanais ont confié leur programmation estivale à des boites de production privées ».

Le résultat se fait immédiatement sentir puisque désormais ces lieux ne proposent plus que les intermittents professionnels locaux. Dans un contexte de crise des subventions on pourrait s'en réjouir si des effets pervers ne venaient noircir le tableau. En premier lieu, ça va de soi, il y a le péril de l'uniformité, puisqu'on voit toujours les mêmes en ces différents lieux. Puis à bien y regarder, il y a une forme habile de mainmise du politique sur les contenus, plus sournoise certes et plus inquiétante encore...

Un spécialiste, virtuose de la chose artistique nous fournit alors un éclairage nouveau sur la stratégie des édiles : « Les guinguettes alentours font des appels à projets. Je rappelle que l’on répond à un appel à projet avant tout pour l’argent. Les gagnants des appels à projet doivent répondre à un cahier des charges précis. Et ils ont un intérêt économique à le respecter, pour satisfaire le demandeur ».

Nombre d'élus à commencer du reste par le Président de Région et le Maire d'Orléans n'intègrent dans leurs choix que des intermittents du spectacle oubliant sciemment sans doute qu'il existe d'autres formes de professionnalisation et donc de déclaration fiscale en ce domaine. Ce choix n'est pas neutre…

L'intermittent, dans la logique de sa précarité, est pris au piège du nombre de spectacles pour conserver son statut (43 dans l'année). Il se trouve ainsi pieds et poings liés à un statut qui le protège certes mais le pousse à jouer le jeu des autorités en proposant pour beaucoup des produits qui ne sont pas de nature à offusquer des personnages peu enclins à une culture critique, subversive, engagée qui fait réfléchir ceux qui en profitent.

Pour remplir son quota, l'intermittent doit se montrer sage, flagorneur parfois, obséquieux souvent et ne pas s'engager vers des créations qui mettent en question notre société ni son environnement proche. Il va à la quête de son objectif avec des spectacles qui ne chagrineront pas ceux qui détiennent les cordons d'une bourse qui relève de plus en plus d'un moyen de censure artistique.

Contraints de se prêter à ce jeu diabolique, ils se produisent devant un public pour qui ils ne sont qu'une toile de fond musicale, une simple distraction estivale à laquelle ils prêtent parfois une oreille inattentive. Pour ceux qui n'ont pas le choix, le spectacle se fait alimentaire sans honneur, dignité et volonté de transmettre un message. Le tour est joué.

En considérant que seuls les intermittents sont capables de proposer des spectacles pour leurs collectivités, nos grands argentiers savent pertinemment dans quel piège ils entraînent les artistes avec le fameux adage qu'il n'est pas rare d'entendre de la bouche de leurs subalternes en guise de menace implicite : « On ne mord pas la main qui vous nourrit ! ». Il n'est pas message plus explicite.

C'est ainsi que d'autres créateurs, beaucoup plus libres puisque non aliénés par un statut qui les transforme en vassaux, sortent irrémédiablement du circuit. Il est vrai que ce qu'ils proposent est de nature à remettre en cause un système qui progressivement fait de la Culture un produit de consommation ordinaire dans le champ des loisirs de masse, une activité dénuée de sens et de message.

En outre, le talent ne dépend nullement d'un statut qui englobe bien des savoir-faire pour lesquels seule la technique suffit à faire illusion. La virtuosité est certes un plus, un immense privilège mais ne garantit en rien la pertinence et l'intérêt culturel de la production. Ce système économique de financement des espaces culturels n'est pas propre à notre région hélas. Partout, les élus savent avec habileté écarter les gens qui dérangent.

Notre spécialiste du monde du spectacle d'ajouter : « Les artistes (et même leurs boîtes de production), je les croise de temps en temps. Ils sont dans l'ensemble mécontents du système... mais l’alimentent ! Je prends en exemple l'un d'eux qui m’a expliqué que son passage en un de ces lieux a été épouvantable. Mal reçu, un public très lointain et éparse sur le quai, 4 tables de restaurant à sa proximité qui parlent pendant qu’il joue… L'artiste a pris le chèque sans râler, c'est tout »

Ainsi, bien de véritables artistes créateurs restent à quai comme tant d'autres qui sont écartés par un système qui agit en conscience pour s'exonérer de formes artistiques en mesure de remettre en cause leur conception mercantile du monde. Ces nouveaux potentats se prétendent démocrates mais à bien y regarder, ils sont roublards, retors, vicieux et surtout démoniaquement démagogiques.

Voilà un avis qui leur fournira une nouvelle raison de ne pas me convier à apporter mon grain de sel dans leurs prés carrés. Il est de plus de nature à me mettre à dos des intermittents qui ne saisiront pas la nature même du piège machiavélique dans lequel ils sont malgré eux entraînés. J'espère cependant qu'ils feront l'effort de comprendre le sens de ce texte dont ils ne sont en aucune façon la cible. Quant aux guinguettes, elles ne seront jamais de nature à défendre la culture vivante et exigeante telle que je la conçois, la défends et la pratique.

Guinguette © C'est Nabum

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