À en perdre la boussole.
Qui n'a jamais connu le brouillard en bord de Loire du côté de Melleray, à deux pas de la ruine inquiétante du Château de l'Isle ne pensera jamais que mon histoire puisse être vraie. Les autres risquent de me perdre de vue et ne pourront plus suivre mon histoire puisque tous les repères se dissolvent dans cette purée de pois si épaisse qu'elle en devient oppressante tout en brouillant littéralement toutes les pistes.
J'avais quitté la cité Johannique entre chien et loup, traversant la rivière sur un pont sans qu'il me fût possible d’apercevoir l'eau coulée. La visibilité n'était guère fameuse même si j'avais toute confiance en l'éclairage urbain et les lanternes de mon véhicule à deux roues. Le froid et l'humidité cependant me glaçaient le sang et j'avais grande hâte de gagner ma demeure, perdue quelque part dans le Val.
Rapidement, je laissais la ceinture urbaine pour me retrouver sur la levée, perdant dans l'instant la possibilité de compter sur les réverbères pour me repérer dans cette blancheur ouatée qui m'enveloppait de plus en plus. Seul le petit relief de chaque côté de la route me servait de couloir pour m'orienter en aveugle. Je n'avais bientôt plus la moindre visibilité.
Le brouillard était si épais qu'il m'ensevelissait comme le ferait sans doute une coulée de neige. Poursuivre sur mon engin motorisé était pure folie. Je me pensais pas trop loin de mon but et préférais l'abandonner là plutôt que de courir le risque de la chute. Marcher me paraissait alors le moyen le moins risqué pour poursuivre mon chemin.
La nuit était tombée, le brouillard la rendait glauque, pesante, inquiétante. Je ne voyais pas mes chaussures, je ne savais où je posais mes pieds d'autant qu'il me fallait prendre un chemin de terre pour me rendre dans cette petite fermette dans laquelle nous vivions en colocation. Je quittais donc la levée, persuadé que j'étais parvenu à l'embranchement de la route et du sentier.
Plus j'avançais et plus le doute m'envahissait. La distance me sembla bien plus longue qu'à l'accoutumée. Je ne disposais pourtant d'aucun repère pour valider ou infirmer mon choix. J'avançais en aveugle dans ce manteau blanc cotonneux qui non content de m’ôter la capacité de me repérer, me privait de l’ouïe. Tous les bruits habituels étaient étouffés et je suffoquais de n'entendre que ma respiration qui devenait de plus en plus forte et rapide.
Une bête surgit, me frôla sans que je puisse la distinguer. Je perçus simplement un curieux sentiment de proximité, un bref mouvement, un souffle provoqué par son passage rapide. Mon cœur s'accéléra au point de battre la chamade. La tête me tournait et une sombre angoisse me saisit. J'étais perdu dans ce qui constituait habituellement mon univers.
Nulle lueur au loin pour me donner un cap à suivre, une possibilité de demander refuge ou secours. Le Val en cet endroit n'est guère peuplé. De rares fermes sont éloignées les unes des autres tandis que les maisons d'habitation se regroupent en quelques petits hameaux qui cette nuit-là avaient disparu de la carte.
Je me heurtais soudain à un obstacle, me cognant contre ce qui devait être un mur contre lequel je m'égratignais les mains. Il était rugueux, irrégulier, constitué de pierres acérées. En tâtonnant je fis le tour de ce qui me sembla être une loge, une petite cabane au milieu des champs, un refuge provisoire qui ferait l'affaire pour passer la nuit ou attendre que le brouillard se lève.
Je perçus un changement de structure, du bois, ce qui devait être un petit volet, fermé et en mauvais état, vermoulu au possible. En continuant ainsi, je pourrai sans aucun doute parvenir à une porte, ce qui ne tarda pas en effet d'advenir. Elle était close mais branlante, en mauvais état si bien que d'un coup d'épaule je pus pénétrer en ce qui allait me servir de refuge.
Curieusement, il y avait une lanterne qui brûlait, un falot accroché à une poutre qui sous le courant d'air que mon intrusion avait provoqué, se mit à dodeliner avec un grincement sinistre. Pourquoi une lumière en ce petit espace carré de deux mètres environ de côté. J'étais si heureux d'être à l'abri que je ne me posais pas la question de cette lampe tempête si rassurante.
Je cherchai un objet quelconque pour m'asseoir et me reposer. Les émotions m'avaient épuisé. Je ne pouvais pas me poser à même un sol de terre qui était irrégulier et boueux. L'intérieur était vide, c'est du moins ce que je perçus lors de ma première inspection. C'est alors que dans mon dos, une voix m'interpella.
Plus effrayé que surpris, je me retournai et là où lors de mon intrusion, il n'y avait personne, je l'aurais juré, un homme était assis sur un vieux coffre de marine. Il portait curieuse vêture, un long manteau ou plus exactement une grande cape de laine épaisse. Il était affublé d'un curieux chapeau de feutre et avait une pipe à la bouche. Pourtant j'aurais juré ne rien avoir senti lors de mon entrée en ce lieu.
Il me demanda de m'asseoir en me tendant un trépied, un petit tabouret qu’utilise ceux qui traient les vaches. Là encore, j'étais certain que la petite loge était vide et voilà maintenant qu'elle disposait de quoi m'asseoir en face d'un bonhomme juché sur son coffre. Je perdais la raison après avoir perdu mon chemin.
Le vieil homme, c'est du moins tel que je le percevais, me raconta une curieuse histoire : « J'étais de passage au château de l'Isle après avoir amarré mon bateau non loin de là. La puissance du courant et la hauteur des eaux m'interdisaient d'aller plus loin. Je décidai donc de demander refuge et protection en cet endroit qui fut soudain assailli par les flots violents de la Loire qui avait eu raison de la levée. Nous étions dans la nuit du 24 au 25 septembre 1866. Je dus ma survie à une barrique vide à laquelle je m'accrochai pour me retrouver en cette loge, complètement trempé mais saint et sauf. Depuis, j'attends que quelqu'un vienne me tirer de là, dans l'aventure, j'ai perdu l'usage de mes jambes ! »
J'avais besoin de retrouver mes esprits. Ce pauvre homme ne pouvait avoir survécu depuis tant d'années. Il était même tout à fait improbable qu'il soit resté ainsi sans réserves alimentaires et eau. Que pouvait signifier cette histoire incroyable ? Que faire de cet individu qui relevait plus de spectre que d'un pauvre homme en difficulté ? Où pouvait être ce tonneau vide auquel il devait une vie qui n'avait aucune raison de perdurer depuis si longtemps ?
Je cherchai sottement à raisonner alors que nous étions dans l'irrationnel, le cauchemar ou bien un mirage dont j'étais victime. Rien de tout ce que je voyais et entendais ne pouvait être véridique. Il me fallait retrouver mes esprits et reprendre pied avec mon réel d'homme égaré dans le brouillard de ce dimanche 4 janvier 2026.
En fouillant dans mon sac à dos, j'eus le plaisir d'y trouver une boîte de chocolat que je pensais offrir à des amis et une gourde. Sans trop réfléchir à l'absurdité de la situation j'ouvris le ballotin et tendis une crotte à mon survivant de la terrible inondation de 1866. L'homme s’en régala et en demanda une autre puis une autre encore jusqu'à ce qu'il dévore littéralement tout le contenu de la boîte.
Je pouvais comprendre dans la logique qui était mienne en cet instant qu'il eut grand faim et me dit qu'il devait avoir pareillement soif. Quand je lui tendis ma gourde, il sembla fort étonné de voir un tel récipient et pensa en son for intérieur que ce devait être un bon coup d'arquebuse : c'est du moins ce qu'il me dit. Lui demandant le sens de ce terme, il me toisa du regard comme on peut regarder un dément et dit : « Une bonne lichée de gnôle ! ». Ne voulant pas le contredire, je l'invitais à boire de cette eau qui lui ferait grand bien.
Il lapa littéralement tout le contenu de ma gourde et fit une invraisemblable grimace avant que de disparaître à jamais. Je me retrouvais dans le noir et dans cette loge désespérément vide, ma boîte de chocolat vide ainsi que ma gourde à attendre qu'il fasse jour...