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Billet de blog 11 févr. 2017

La Maille d’or

De Beaugency à Amiens

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Avec des gants blancs


Il est des légendes qui ont la vie dure. Celle qui nous préoccupe aujourd’hui est de celles-là. Tout a débuté le 13 janvier 850 (on peut admirer la précision) durant le règne du brave Childéric. Simon règne depuis de longues années sur sa seigneurie de Beaugency. Mais voilà que tout seigneur qu’il est, il n’échappe pas non plus à la si redoutable lèpre. Ses heures sont comptées et vivre son agonie en bord de Loire dans un château fortifié ne lui épargne pas les souffrances.
Les hauts de Lutz sont depuis longtemps un lieu où l’implantation humaine est avérée. Il y eut d’abord l’homme de Néandertal qui trouva fort à sa convenance ce charmant endroit du Val de Loire. Puis les peuplements se sont succédé. Les Gaulois y célébraient Lutz, le fils de Lug. Un tumulus fut implanté, là où désormais Simon règne dans son château construit sur l’oppidum ancien.
Après notre histoire, les années passeront, les Vikings puis de nouveau les Francs occuperont l’endroit. Un nouveau château fort sera construit, flanqué cette fois d’un beffroi imposant. Les fourbes Anglois prendront la ville que Jeanne se fera un honneur de venir délivrer. Bien de l’eau coulera sous le vieux et majestueux pont médiéval, construit de la main-même du Diable. L’histoire que je vais vous narrer se prolongera jusqu’à ce que la Révolution vienne tourner la tête des croyances anciennes.
Mais revenons à notre Simon qui, en ce matin du 13 janvier 850, est à la toute dernière extrémité quand une odeur douce et agréable envahit le Val. En dépit de l’hiver, c’est un temps printanier qui s’installe en bord de Loire et, dans l’instant, le lépreux recouvre la santé. Il en faut bien moins pour attribuer cette guérison à un miracle du Très Grand ; le Diable n’a qu’à bien se tenir.
Dans le même temps, à Amiens, le clergé local découvre les reliques du brave Saint Firmin, un bienheureux né au 3° siècle à Pampelune. Celui-ci connut le martyre dans sa bonne ville d’Amiens parce qu’il mit trop de zèle dans les conversions des infidèles. C’est ainsi que le 25 septembre 303, il eut la tête tranchée pour calmer ses ardeurs évangéliques.
Pendant cinq cents ans, le corps de Firmin reposa en paix dans l’oubli de tous. C’est justement le 13 janvier 850 qu’une odeur suave émane d’un tombeau de la commune de Saint-Acheul. On découvre les reliques du saint homme qu’on s’empresse alors de conduire en grandes pompes funèbres à Amiens. Malgré la distance et les relatives difficultés de communication de l’époque, le rapprochement est fait entre la guérison de Simon de Beaugency et la renaissance des restes de Firmin.
Il n’en faut pas plus, en cette époque pieuse et superstitieuse, pour que naisse une tradition qui tiendra presque mille ans. C’est vous dire la force de la croyance dans cette France en devenir. Simon, bouleversé par sa guérison et troublé par la coïncidence miraculeuse, fit don de la seigneurie de Beaugency au clergé d’Amiens et baptisa l’église du bourg du nom de son bienfaiteur posthume.

Les bons pères d’Amiens n’eurent cure d’un tel cadeau si lointain. Ils eurent pourtant une curieuse idée qui fit son chemin. Ainsi fut-il décrété que la ville ligérienne devait, le 13 janvier de chaque année, verser une pièce en or pourvu qu’il y eût des escoliers d’Amiens à l’université d’Orléans. Cette offrande permettant de couvrir quelques dépenses pour ces braves garçons.
Dans le cas , peu probable, d’un oubli des héritiers de Beaugency, les susdits escoliers lésés étaient en droit de venir faire grand tapage à Beaugency au son des tambours, trompettes et hautbois afin de se faire payer et, qui plus est, imputer à la ville les frais de la protestation. Ce fut le cas en 1570 quand un certain Clavin de Noyon vint réclamer ce qui n’avait pas été honoré. L’homme eut par la suite une carrière respectable et laissa son nom à la réforme.
En 1727, les Balgentiens oublient encore leur obole. Cette fois, la troupe des étudiants picards vient faire si grand tapage que la ville subit des dégâts considérables. Il fallut payer et ne pas protester. Devant ce poids ancestral, à plusieurs reprises, les notables de la ville des bords de Loire plaidèrent pour l’annulation de cette taxe d’un autre temps et furent toujours déboutés par la justice de l’époque
La pièce d’or se nomma la maille d’or jusqu’au 13 janvier 1416 où ce fut un florin de Florence qui servit de monnaie d’échange entre les deux villes. Cela dura de longues années. Le florin perdit même son usage et c’est la ville de Beaugency qui frappa cette monnaie pour continuer d’honorer sa dette jusqu’à la Révolution où cette pratique tomba en désuétude.
La coutume valait également du côté de la Picardie, puisque le 13 janvier, à la grande messe dans la cathédrale d’Amiens, un appel était fait en chaire pour savoir si des gens de Beaugency assistaient à la cérémonie. Si tel était le cas, ils se voyaient remettre une paire de gants blancs et étaient nourris abondamment ce jour-là.
Si vous passez par Beaugency, ne soyez pas surpris de trouver une rue et une auberge de la Maille d’Or. Si par hasard vous veniez d’Amiens et que ce fût un 13 janvier, essayez donc de vous faire offrir le repas de ma part. Prenez vos précautions : munissez-vous de cette histoire et n’hésitez pas à mettre des gants blancs. Si par surprenant que ce fût, l’on vous refuse ce privilège, n’hésitez pas à protester comme le fit si bien Calvin. Si l’affaire tourne mal, tentez de payer avec un florin en espérant qu’il fasse la maille ! Si malgré tout, on vous menace de représailles ou qu’on vous reçoive pire qu’un lépreux, je décline toute responsabilité.
Redevancement vôtre.

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