Le portable ou le cartable

On peut toujours y croire …

Une loi poudre aux yeux

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Le téléphone portable a fait son entrée dans les écoles depuis belle lurette. Les enseignants qui n’étaient pas eux aussi victimes de cette terrible assuétude s’en sont plaints en leur temps, ont tenté vainement d’interdire l'intrusion désastreuse de ce maudit appareil. Ils confisquèrent, établirent des règlements, demandèrent son interdiction sans que jamais les autorités ne prennent au sérieux leurs récriminations. Des collègues, plus jeunes, usaient quant à eux dudit appareil dans les classes avant que la vague n’emporte presque toute la profession. Il était trop tard, le mal était fait et la classe n’était plus un sanctuaire.

Depuis la vague s’est faite raz de marée et même tsunami de la bêtise et de l’ignorance. Les parents ne toléreraient plus de ne pas pouvoir joindre leurs chers bambins à n’importe quel moment tandis que les chérubins communiquent avec le monde entier, envoient des images et trouvent dans leur merveilleux portable les réponses aux questions insidieuses que leur pose le professeur. Il n’est désormais plus question de les priver de cet outil supplétif pour les leçons qu’il n’est plus besoin d’apprendre.

Le pire est naturellement arrivé. Les insultes, les menaces, le chantage, le harcèlement, tout ce qu’il y a de plus détestable a trouvé à s’insinuer dans l’insupportable vecteur de la haine ordinaire et de désordre scolaire. Un vrai bonheur avec pour les derniers gardiens de la sagesse d’antan l’impossibilité de confisquer, puisque des juristes ont trouvé la parade en privant les pauvres enseignants de cette mesure de légitime défense. La propriété privée est bien plus sacrée que le droit à la culture et au savoir.

Dans ce contexte, que le bon ministre de l’éducation nationale rêve enfin de ce que ses prédécesseurs par démagogie et lâcheté, faiblesse et stupidité n’avaient pas osé est certes réjouissant mais hélas bien tardif pour espérer que la loi soit réellement applicable. Les textes législatifs sont souvent devenus de simples gesticulations gouvernementales pour inscrire dans la loi des mesures parfaitement inapplicables dans le réel. Cela permet simplement de prendre au hasard quelques malheureux boucs émissaires tandis que le plus grand nombre enfreint avec jubilation.

La première mesure qui ne sera pas retenue est d’interdire aux professeurs l’usage de l’appareil en cours. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Naturellement, dans une véritable démocratie de la dignité, la mesure eut été étendue également aux parlementaires dans l’hémicycle, mais là encore, ne rêvons plus, l’indispensable fil à la patte ne peut plus être éteint que ce soit pour les enfants comme pour les plus grands.

Alors, le débat va nous divertir quelques jours avant que de laisser place à une autre plaisanterie législative, qui elle aussi ne sera là que pour amuser une galerie qui ne croit plus du tout à la sincérité des guignols qui s’agitent dans ce curieux théâtre de marionnettes en godillots. L’effroyable appareil à décerveler restera dans les cartables et sortira à la première occasion, il ne peut en être autrement. Il n’y a aucune volonté politique réelle, d'éradiquer ce cancer de l’intelligence, de la concentration et du respect.

Je ne fais nul procès d’intention, j’avertis simplement que ce sera ainsi parce que toutes les composantes de la société sont désormais atteintes par le mal incurable de la communication fictive. La population dans son ensemble a perdu pied avec la courtoisie, l’amabilité, la politesse, le respect de celui qui se trouve en face. L’engin du diable a gagné la partie et continuera de transformer les écoles en vaste foutoir, vous pouvez m’en croire.

Ne changez rien, la cause est perdue et l’homo sapiens a oublié le sens de la sagesse qu’on lui attribue encore. Heureux sont encore ceux qui auront lu ce texte, trop long pour la plupart des humains modernes, sans avoir consulté leur appareil, répondu à un appel ou reçu un SMS d’une totale vacuité.

Insupportablement sien.

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