Journée plus faste.
Après une nuit passée à transpirer toutes les toxines accumulées, je me levai les jambes roides mais le cœur léger. Le miracle eut lieu et mes premiers pas suffirent à mettre en marche une machine que je pensais grippée. J'avançais sur les bords de Loire, heureux et serein. Le fleuve à mes côtés donnait des ailes à mes ampoules percées …
Sur sa rive Vienne car c'est ainsi qu'on dit ici, Blois demeure sauvage. Les « rauches » et les oiseaux y ont élu domicile alors que de l'autre côté, la ville s'étale en majesté royale. La Loire à vélo s'offre en ce lieu un passage rêvé juste à côté de son produit d'appel. Puis les aléas de la circulation écartent les cyclistes quand le marcheur trouve encore chemin pierré à ses souliers.
C'est en aval de Blois que je fis belle et grande rencontre, un « ligérien » bon teint, les cheveux poivre et sel, la petite queue de cheval et un regard aussi bleu que le ciel est sombre en ces jours d'été. Jean-Pierre à 68 printemps, tous passés au bord de notre fille Liger. Il l'a chérie comme je puis l'aimer. Il me dit sans ambages : « Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il gèle, je viens la voir tous les jours un bon quart d'heure et beaucoup plus si l'occasion se présente. Mon père l'a fait avant moi et son père le faisait avant lui.Je lui raconte mes soucis, je la regarde, je l'admire. Je cherche aussi à causer à des amoureux de notre fleuve ! »
Nous étions servis et l'arrêt se prolongea à deux pas de là, contre la nouvelle digue dont il me fit l'histoire. Nous sommes en 1856, la grande crue – dont on ne cesse de me parler- fait ici aussi, grands ravages et gros tracas. Si bien que les hommes décidèrent de construire une autre digue, un peu plus dans les terres, pour détourner la colère des flots. Nous étions en une époque qui se voulait moderne. Le progrès devait passer et la digue coupa en deux la ferme du voisin d'à côté. Inutile de protester, ce que des ingénieurs ont décidé, l'homme doit l'exécuter sans renâcler !
Le malheur des uns fait parfois le bonheur des autres. Les travaux qui ne se terminèrent qu'en 1904 demandèrent des moyens colossaux. Parmi ceux-ci, l'utilisation d'un traînard, le bulldozer de l'époque, tiré par un attelage de 8 bœufs, excusez du peu. Le grand père de Jean Pierre eut un contrat de 4 mois pour nourrir les bêtes à la tâche.
La digue fut construite et quelques années plus tard, elle montra ses limites. Lors de l'inondation de 1907, les eaux refluèrent à partir de Candé, là où elle avait été arrêtée. Les ingénieurs n'avaient sans doute pas tout prévu, sauf de couper en deux une ferme et de mettre à la rue de braves gens qui ne demandaient rien …
Il me parla encore de lui, de sa passion pour les animaux, de ses moutons, de sa basse-cour, d'une cigogne qu'il sauva des fils à haute-tension et qui repartit après 8 jours de soin. Il m'évoqua surtout ses ruches et ses inquiétudes pour nos amies les abeilles, attaquées lâchement par une multinationale qui n'aime vraiment pas la nature. Il me confia aussi de quoi écrire un nouveau conte que je vous réserve pour plus tard.
Je laissais Jean-Pierre retrouver sa Nicole, marcheuse de l'association RVLS de Candé sur Beuvron qui prépare sa marche annuelle en septembre sur 3 semaines à la poursuite de Stevenson. Demain, Nicole fera une marche d'entraînement à laquelle il ne peut participer à cause de ses genoux.
Plus loin, je croisai deux pèlerins qui n'ont pas mal aux jambes. Ils sont eux aussi, sur la route de Saint-Jacques pour le chemin en entier. Il faut une foi vigoureuse pour supporter une épreuve de plus de trois mois. Nous devisâmes tout en marchant de concert quand la conversation vint à déraper sur les noirs et les arabes qui envahissent nos contrées. Je serrais des dents ! Pire fut quand l'un des deux me gratifia d'un « Dieu vous garde ! » à moi le païen quand d'autres plus croyants venaient d'être voués aux gémonies par ces deux bons chrétiens si peu charitables. Les hommes sont ainsi faits, qu'ils ne perçoivent pas la poutre qui est devant leur nez !
En chemin encore, je tombai sur deux cyclistes Suisses, habituées des randonnées fluviales. Elles s'étaient offert le Danube l'été dernier et consacraient leur vacances à notre Loire à vélo. Sylvia quoique germanophone, tenait la conversation avec ce talent polyglotte qui ne sera jamais nôtre. Elle n'avait de cesse d'évoquer cette nature sauvage qu'elle admirait. Elle se régalait de voir autant de papillons, de fleurs, d'oiseaux. Sylvia, sa camarade acquiesçait ! Voilà bien deux personnes satisfaites de cette réalisation touristique.
Enfin j'arrivai à Chaumont sur Loire. Une fois encore, je proposai mes services au camping mais le pauvre gardien n'avait aucun pouvoir de décision. N'ayant pas obtenu réponse de mes amis mariniers, je cherchai un hébergement dans la ville. Tout était complet. Le château et son festival des jardins attirent une foule toujours plus grande.
J'allais me retrouver une fois encore le bec dans l'eau quand un marinier passa par-là. Jean est l'un des membres d'une organisation intitulée « Millère Raboton, homme de Loire » J'avais trouvé mon pareil. Mon bon Samaritain du Girouet m'ayant trouvé le contact. Je fus immédiatement mis à l'ouvrage pour charger planches sur une toue sablière puis conter histoire du fleuve à un groupe de 24 enfants venus naviguer sur deux fûtreaux. (L'association en dispose de huit)
Je vais passer la nuit sur ma Loire dans une toue cabanée. Demain, je reprends le chemin pour Montlouis, ville de vin et d'une lointaine histoire familiale. Bonne nuit à vous.
Raconteusement vôtre.
Désolé : Problème technique pour les images et c'est dommage