Quand la langue griffe

Les mots de la rue.

Pauvre chatte ...

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Voilà bien une étrange manière de distordre la langue que de prétendre la donner au chat alors que pour la plupart des vieux matous, c’est vers la femme que vont tous leurs regards. Ils font patte de velours, assaut de minauderies, espèrent quelques becs en évitant les coups de griffes. C’est à la douce fontaine de la belle qu’ils désirent s’abreuver, jouer de la langue comme une aiguillette agile, tissant un tendre lien.

Les mots se plient au désir quand il s’agit de rester envie. Il convient de se mettre en chasse, de faire une cour qui restera éternellement un territoire inconnu. L’homme, dénué de délicatesse se trouve devant un continent inconnu, une île mystérieuse pour lui, faite de reliefs et de creux qui le laissent incertain, maladroit, désemparé devant une telle complexité. Hélas, ceci est si loin de la réalité, ses mots prennent des gants tandis que dans le quotidien, ils se font rouleau compresseur.

L’homme se cache alors derrière un langage de charretier, voulant sans doute prendre la pouliche par la croupe, la flatter et obtenir à la hussarde ce doux objet du désir. Il n’y met ni les formes ni la manière, se pense un droit de propriété sur la belle. Il se permet de faire de ses envies, une obligation à laquelle elle ne peut se soustraire. Avec ses gros sabots, sans mettre de forme, il la ravale au rang d’objet.

Pour lui signifier cette dégradation honteuse, le lexique se fait excrémentiel. Elle devient chienne ou bien salope, garce ou bien pute. Il la scrute et son regard est à lui seul une agression, un viol à distance. Il l’interpelle et ses mots sont des coups, des blessures, des flétrissures. Et c’est ainsi qu’il se sent fort, qu’il brille devant ses pareils qui font de même. Surenchère de la goujaterie qui ne cesse de transformer la rue en une zone d’in-tranquillité pour les femmes.

Harcèlement, le mot claque comme une évidence. La société a libéré toutes les barrières, tous les interdits pour faire du corps de la femme un objet de convoitise, un vecteur de vente, un paillasson immonde pour la pornographie souveraine. Les enfants, tout comme les adultes, vivent dans cette certitude qu’il suffit de claquer des doigts ou bien de la langue pour faire ce qui leur est montré sur la toile.

L’amour ravalé à un besoin bestial, les hommes désemparés s’autorisent toutes les indignités, usent de tous les moyens de pression pour réaliser leurs phantasmes. Le réel doit se plier à l’imaginaire, il n’y a plus de limite, plus de système de contrôle et de maîtrise des pulsions. Le pouvoir, la force, le nombre, la religion sont autant de raisons supposées valables pour ces malotrus de plier nos compagnes à leurs obsessions.

Le corps de la femme est marchandise, vitrine, objet. Les mots qui le décrivent n’ont pas évolué, ils sont souvent les mêmes depuis fort longtemps. C’est simplement la manière de les dire qui a changé. Les chansons de carabins prenaient de la distance, la rime montrait bien que ce n’était que farce. Aujourd’hui, ils sont entrés dans le langage courant, crachés sans cesse par des adolescents dépourvus de toute sensibilité.

C’est d’abord par la langue que nous pouvons évoluer. L’usage de mots anglais est à ce titre la parfaite illustration de cette dérive qui justifie la pensée par la distance que donne le terme employé. Plus c’est claquant, plus c’est court, plus c’est exotique et plus la pauvre victime est réduite à néant. La langue est bien la tête de pont de ce délire sexiste qui est l’expression d’une société qui ne se respecte plus.

Légiférer, c’est la seule solution qui passe par la tête de nos élus. Le délit de harcèlement dans la rue est non seulement impossible à sanctionner mais parfaitement contre-productif. C’est d’abord en faisant une chasse impitoyable aux mots, aux injures, aux grossièretés qui sont devenus le langage usuel dans les établissements scolaires que l’on pourra modifier cette terrible descente aux enfers du désir non partagé.

Chatoiement leur.

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