Quelques riches compatissants !
À B. A. et les autres ...
La mode est à l'égoïsme le plus exacerbé, à la cupidité avide et au refus de toute solidarité. Nos bons amis les exilés fiscaux sont à ce titre les archétypes de la doctrine du chacun pour soi qui est de mise quand le bateau coule. Il est d'ailleurs assez heureux qu'ils n'oublient pas de fuir avec femmes, enfants et bagages, d'autres n'hésiteraient pas à abandonner ce surplus d'encombrement dans le naufrage.
Les exilés fiscaux ne sont pas de mauvais bougres. Ne leur jetons pas la pierre. Ils ont beaucoup œuvré pour le bien d'une nation qui n'a jamais su les comprendre vraiment. Alors, la fortune faite sur le dos des autochtones qu’ils ont pressurés sans scrupules, ils vident leurs coffres et filent couler le reste de leur âge dans des paradis fiscaux.
Imaginez la douleur que c'est pour eux de devoir ainsi fuir cette douce France, ce cher pays de leur enfance. Ils laissent derrière eux le clocher d'une église où un brave curé leur répétait vainement un discours de charité chrétienne. Ils ne fréquentaient les lieux que pour paraître et n'ont jamais compris un traitre mot à ce charabia ésotérique.
Ils abandonnent tout ce petit personnel qui les avaient servis depuis de si longues années. Il faut imaginer la douleur morale de laisser ces gens qui faisaient presque partie de la famille. Ce personnel discret et dévoué qui connaît tous les secrets d'alcôves, les petites manies et les vilains travers de leurs maîtres. Ils étaient payés une misère pour prix de leur servilité et de leur silence.
Nos amis devront chercher pour trouver aussi bien dans leurs nouvelles résidences …
Car, c'est le lot des exilés fiscaux, de devoir fuir sans cesse, de ne plus jamais se fixer ni pouvoir lier des amitiés durables. La préservation et l'amplification de la richesse font de vous une bête fauve, un monstre au sang froid dénué désormais de tout sentiment humain. C'est le sacrifice consenti, c'est le prix à ne pas payer pour ne jamais devoir réduire son immense pécule.
La vie d'un exilé fiscal est un long chemin de croix entre solitude et suspicion.
Il faut se garder de tous. Les sangsues, les quémandeurs, les quêteurs, les organismes caritatifs, les salauds de pauvres et les parasites qui, hélas, n'ont pas de frontière et n'ont de cesse de poursuivre tous ceux qui ont du bien au-delà du raisonnable. Mais est-ce leur faute s'ils ont bénéficié de circonstances favorables ? Une famille richement dotée, des amis et des relations bien placées, une absence totale de scrupule (on ne s'imagine pas comme c'est difficile de vivre avec ce lourd handicap), de la chance parfois, du talent rarement.
Alors, ils vont de palaces en palaces, toujours à fuir, toujours à éviter le monde de la plèbe. Ils se déplacent en jets ou en grosses voitures aux vitres teintées, ils vivent à l'abri des regards, se cachent, vivent la nuit loin des gens ordinaires auxquels il ne faut surtout pas donner un petit coup de main sous la forme d'une contribution fiscale.
Bien sûr qu'ils ont un cœur, qu'ils comprennent le mal qu'ils font, qu'ils souffrent de ne pouvoir tendre la main à ceux qui en ont besoin ! Mais ils savent que ce ne serait pas leur rendre service, qu'il ne sert à rien de vouloir prendre en charge toute la misère du monde. Alors, ils se blindent pour accomplir leur mission sacrée : « Faire croître leur fortune bien loin de l'avidité fiscale d'une nation condamnée par l'histoire ! »
En pleine guerre économique, nos amis, les exilés fiscaux, savent qu'ils se font désormais déserteurs à leur patrie. Ils connaissent les conséquences de ce crime abject. Ils ne pourront plus jamais revenir au pays, les quelques biens qu'ils n'ont pas pu soustraire à la voracité du fisc, y seront confisqués et leur nom sera à jamais maudit. Ils devront rendre leurs décorations et leurs titres. Ils vivront comme des exilés apatrides. L'amour de l'argent mérite ce sacrifice. Ils acceptent dignement de faire don de leur honneur à la concupiscence.
Admirativement leur.