Une sortie scolaire hélas bien ordinaire …

Il faut toujours qu'ils ramènent leur fraise ! Voici le récit détaillé et véridique d'une sortie scolaire, hélas bien ordinaire dans nos structures qui accueillent des adolescents en perte de repères. J'ai noté en direct les faits et gestes d'un groupe qui est allé ramasser des fruits afin de préparer puis vendre des confitures. Cette activité permettra de financer la réception des familles lors d'un apéritif dînatoire convivial.
TERRESDELOIRE : Vincent Peillon à Orléans © Terres de Loire Vidéos
TERRESDELOIRE : Vincent Peillon à Orléans © Terres de Loire Vidéos

Il faut toujours qu'ils ramènent leur fraise !


 

Voici le récit détaillé et véridique d'une sortie scolaire, hélas bien ordinaire dans nos structures qui accueillent des adolescents en perte de repères. J'ai noté en direct les faits et gestes d'un groupe qui est allé ramasser des fruits afin de préparer puis vendre des confitures. Cette activité permettra de financer la réception des familles lors d'un apéritif dînatoire convivial.

 

Rien de ce qui va suivre n'a été travesti, amplifié ou transformé pour les besoins de cette histoire. Tout s'est déroulé comme je vais vous le narrer. Je connaissais le groupe et avais l'intuition que certains allaient nous jouer quelques farces à leur manière. Les vacances d'été ne les ayant certainement pas assagis. Hélas, mon pré-sentiment était le bon et la sortie mérite de devenir une farce pour l'édification de tous ceux qui pensent que le métier d'enseignant est de tout repos ….

 

Sept heures cinquante cinq, la sonnerie bat le rappel. La troupe est clairsemée. Sur les 22 élèves inscrits dans ces deux troisièmes de Segpa, ils étaient 14 à être présents à l'heure du laitier. Les quatre qui arrivèrent en retard, dont le dernier avec un bon quart d'heure de dépassement furent les héros principaux de notre aventure fruitière. À force de toujours leur donner raison, on finit par en faire des êtres ingérables. La suite le prouvera une fois encore.

 

Avant de partir, il fallut faire le compte des autorisations signées. Le chat était maigre, la motié des dix huit élèves présents avait rempli cette formalité administrative. Le téléphone fut nécessaire pour prévenir des familles qui n'avaient même pas été mises au courant par leur rejeton. Naturellement, les cinq héros de la saga à venir étaient encore de ceux-là.

 

Le rang se forme. Un tumulte se fait du côté de nos lascars. La matinée va être compliquée. Il est déraisonnable voire impossible de les mettre ensemble. Il y a dans le lot deux énergumènes qui sont incapables de parler sans hurler ni glisser une série insupportable de jurons et d'insultes. Naïvement, nous espérions qu'ils avaient changé, mûri le temps des vacances. Et puis, il est impossible d'en laisser un ou deux, au nom du droit de chacun, ennuyer tous les autres.

 

Lorsque nous arrivons à l'arrêt du tramway, il a fallu déjà menacer et crier après nos charmants élèves, ce petit groupe de garçons qui occupe toute notre énergie.. Ils agissent dans l'ignorance des autres, se bousculent, jouent et vocifèrent comme des enfants de 5 ans. C'est ainsi depuis qu'ils sont scolarisés ici.

 

Le tramway arrive, les élèves se répartissent au hasard des places libres. Notre noyau dur fait cercle dans le soufflet du véhicule. Ils y retrouvent un plus grand, la casquette en équilibre sur le crane. Ils se saluent par quelques rites gestuels et entament une conversation passionnante. Leur aîné vient de sortir de garde à vue. Ils l'admirent. La discussion tourne uniquement autour de ce sujet si apaisant.

 

Le tramway se remplit au fil des stations. Personne n'ose venir rompre le cercle de nos joyeux caïds. Ils effraient, ils font le vide autour d'eux, sans menace ni regards hostiles. Simplement leur capacité à ignorer les autres est à l'œuvre. Ils sont en marge tout simplement du commun des passagers.

 

Nous descendons après trente minutes de trajet. Il faudra attendre le bus plus de trente cinq minutes. Une sortie, c'est aussi se confronter aux difficultés de transport, à la réalité d'un réseau qui est centralisé comme partout ailleurs. Nous avons la curieuse idée d'aller cueillir des fraises à la campagne !

 

Ma collègue propose des carambars à la troupe pour passer le temps et leur faire plaisir. Chacun se précipite sur le bonbon. Un papier finit son parcours aux pieds d'un de notre cercle des poètes. Naturellement, il ne l'a pas fait express, ça tombe sous le sens et j'ai bien tort de lui demander de le ramasser. Pensant que dans le lot, il y a des jeunes qui n'ont pas mangé ce matin, j'achète des pains viennois. Tous acceptent avec joie ce petit en-cas. Tous ? Non, nos amis ne mangent pas de ce pain là …

 

Après plus d'une heure quarante de trajet et d'attente, nous arrivons enfin à la ferme. Les groupes se forment, les élèves se placent par affinités. Nous laissons nos cinq lurons ensemble. Il n'est pas question d'en imposer un aux autres, leur comportement n'est pas des plus agréables avec leurs pairs.

 

Les petits groupes se mettent en action. Nos amis jouent. Ils ne cessent de se déplacer, de crier, de prendre une fraise ici ou là. Ils ne peuvent respecter les consignes. Ils ramassent n'importe quoi. Dans leur seau, je découvre de tout : fruits non mûrs, feuilles, tiges. Ils se sont lancés des fruits au visage, ils ne peuvent faire comme les autres qui agissent avec méthode.

 

Il faut élever le ton. Un des garçons me fait un geste non équivoque. Une petite altercation explose au milieu du champ. Puis le cirque recommence. Les autres seaux se remplissent, pas le leur. Finalement, fatigués d'entendre les propos sans queue ni raison de leurs condisciples, deux de nos amis décident d'eux-mêmes de s'isoler et d'aller avec l'équipe qui ramasse des framboises. Ils se conduiront beaucoup mieux tandis que le noyau dur, les trois trublions de choc n'arrêtent pas une minute de nous causer du tracas.

 

Quand les seaux sont pleins, nous arrêtons la cueillette. Le temps du rassemblement pour la pesée des fruits par le maraîcher, nos poètes se lancent dans une tirade de jurons et d'insultes racistes. Je ne peux laisser passer et déclare que le « C'est le bougnoule ! » que je viens d'entendre vaudra un rapport à son auteur. Naturellement, je n'ai rien compris.

 

Nous retournons au village voisin pour faire à l'envers notre trajet retour. Nous arriverons bien en retard au collège, vers une heure au lieu de midi. Les élèves ne s'en offusquent pas. C'est en attendant le bus que se déroule le dernier incident. Il y a des WC publics sur la place de l'église. J'accompagne un premier élève; Puis le cercle des inséparables souhaite y aller à son tour.

 

Je laisse passer seulement deux élèves. Quand ils reviennent, je demande au deux suivants d'y aller à leur tour. Puis, je relâche mon attention pour aller consigner sur un papier les éléments de l'échange d'insulte. Bien mal m'en a pris. C'est un policier municipal qui vient me chercher.

 

Nos cinq énergumènes sont sous la garde de son collègue. Trois d'entre eux avaient enfermé les deux autres dans les WC. Les deux pauvres malheureux pris au piège avaient tambouriné sur la porte à grands coups de pieds. Rien de très ordinaire pour eux. Naturellement, ils avaient oublié leur nom et leur adresse devant les représentants de l'ordre.

 

Je les invitai à retrouver la mémoire mais là encore, un de ces charmants garçons prétendit le plus sérieusement du monde qu'il avait oublié son adresse. Je donnai l'adresse du collège pour que les agents envoient un rapport. Il faut parfois fixer une limite. L'accumulation est exténuante, l'impunité l'est tout autant. Je pense que dans le lot, trois garçons sont parfaitement incapables de quitter les limites du collège en conservant un comportement simplement humain. J'espère que des mesures seront prises par l'administration ou je me verrai contraint de priver les autres élèves de sorties.

 

Il y eut encore, avant l'arrivée du bus, une crise de nerf de l'un de ces petits messieurs. Il me tutoya, me menaça, me toisa, me défia avec la plus parfaite perte de contrôle sur lui-même. Une crise de nerf pour faire oublier le reste ou pour mettre un point final à une sortie ordinaire. Nous faisons vraiment un métier de tout repos.

 

Ordinairement leur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.