Au royaume des aveugles…

Cottes de maille et gilets jaunes

Conte médiéval ?

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Une horde de furieux, cagoulés, virulents et hostiles a envahi nos carrois. L’ordre est menacé d’autant plus que ces être hideux, issus de la plèbe, mal habillés, mal payés quand ils le sont, mal éduqués depuis que l’éducation véritable est réservée aux enfants des élites s’en prennent à l’image même du Prince. Le royaume est à feu et à sang. Il convient d’envoyer la garde pour mettre à la raison ces suppôts de Satan.

Dans les allées du pouvoir, on s’indigne de voir cette jacquerie se poursuivre en dépit des ripostes des hallebardiers. Le bras séculier est en difficulté, il ne parvient pas à rétablir la discipline. Les campagnes tout autant que les rues deviennent des coupe-gorges, certains s’en prennent même aux avantages de la noblesse : pigeonniers, girouettes et autres symboles insignifiants. L’état tremble sur son socle.

Dans les sous-sols du palais, le bourreau en chef, le Père La Castagne a regroupé ses sbires. Il convient d’adopter enfin les mesures que la sédition nécessite. En fin linguiste, il a le souci d’adapter sa stratégie au contexte, de mettre en place des réponses proportionnées, pédagogiques et parfaitement explicites. Le bon peuple comprendra tandis que la racaille tirera les leçons qui lui seront données.

« Ah donc, voilà que ces misérables gueux ne peuvent plus voir notre merveilleux Prince ! Cornecul ! C’est qu’ils ont trop de leurs deux yeux pour juger de ses immenses mérites. Il convient de les frapper à la face ! » Dans les sinistres salles voûtées, les exécuteurs des basses besognes n’ont rien compris à ce propos sibyllin. Il est vrai que le port du heaume réduit singulièrement la capacité cérébrale. Le Père La Castagne doit se montrer plus explicite.

« Mes amis et fidèles soldats, je vois qu’il est nécessaire d’éclairer vos lanternes, vous avez la vue aussi basse que votre esprit. Prenez vos arbalètes, munissez-vous de frondes, bandez vos arcs et sans pitié aucune, visez les yeux. On prétend qu’au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Ces séditieux apprécieront notre cinglante ironie, nous allons les éborgner pour leur plus grande édification.

La troupe d’applaudir à ce propos tout en se réjouissant du mal qu’elle pourrait faire. Voilà un chef qui a de la poigne et ne recule devant aucun expédient. Cependant, dans l’assistance, un plus malin osa une remarque : « Mais chef que doit-on faire à ceux qui réclament la réunion des États Généraux ? Le peuple en appelle au droit de s’exprimer ! »

Le Père la Castagne, homme de grande culture se gratta la tête, signe chez lui d’une réflexion intense. Après de longues minutes d’un silence pesant, il se rappela soudain une vague leçon d’histoire qu’il avait reçu durant une enfance tumultueuse et peu studieuse. « Le serment du jeu de Paume, ce moment fatidique qui fit basculer alors le Royaume dans l’effroi », voilà ce qui lui revint en esprit. Il prit peur, une nouvelle tête risquait de tomber, il fallait agir.

Dans un raisonnement aussi simpliste que le précédent, il donna une nouvelle consigne. « Écartons la perspective d’une nouvelle révolution. Visons les membres également, ils jureront moins facilement et surtout, il ne pourront plus jamais voter à main levée.! » La soldatesque de se réjouir de telles consignes se précipita pour mettre en œuvre les souhaits de leur vénéré chef.

Hélas dans le pays, les langues se déliaient. De plus en plus de miséreux tenaient des propos odieux sur un Prince qui se sentait outragé, atteint dans son honneur et ses penchants secrets. Il avait essayé de converser à sa manière, d’aller tenir grand conciliabule devant des auditeurs voués à écouter la bonne parole. Hélas il y avait toujours quelques énergumènes mal-embouchés pour écorcher ses oreilles. Là encore, il convenait de frapper fort les malotrus de la racaille.

Le Père La Castagne lui promit séance tenante de prendre la seule mesure ad-hoc. « Pour que la Grande Concertation se déroule sans anicroches et propos parasites, nous couperons les langues de ceux qui viennent à votre rencontre. ». Le jeune monarque se réjouit d’avoir ainsi sous la main un serviteur aussi zélé. Il en fut fait selon le bon vouloir de ce Prince bienveillant et aimant.

C’est ainsi que dans son royaume, on trouva désormais des borgnes, manchots à la langue coupée, curieusement tous vêtus de tuniques jaunes. La paix civile aurait pu être rétablie mais ces va-nu-pieds, repoussés aux marches du palais, cette cour des miracles méprisée par le Prince et ses fidèles s’en prit en guise de riposte proportionnée, aux pieds de leurs persécuteurs en marche. C’est ainsi que le pouvoir vacilla, faute de pouvoir rester debout.

Fictivement leur.

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