C’est Nabum (avatar)

C’est Nabum

Bonimenteur de Loire et d'ailleurs

Abonné·e de Mediapart

5142 Billets

2 Éditions

Billet de blog 16 septembre 2012

C’est Nabum (avatar)

C’est Nabum

Bonimenteur de Loire et d'ailleurs

Abonné·e de Mediapart

Une idée à creuser

C’est Nabum (avatar)

C’est Nabum

Bonimenteur de Loire et d'ailleurs

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le canal d'Orléans.

Il était une fois un bonimenteur de Loire qui se vit convier à venir dire ses menteries en bordure du canal. Il n'avait dans sa besace que des histoires du fleuve royal, il lui fallait pour l'occasion de se munir d'un récit bien plus sage, ouvrir les vannes de son imagination pour convaincre ses auditeurs de passer avec lui quelques écluses.

Il lui fallut creuser cette curieuse idée qui consiste à domestiquer les flots le long d'un chemin de halage. Il prit alors une pioche pour creuser un large sillon d'Orléans jusqu'à sa forêt éponyme. Les travaux étaient de taille, il se permit de regarder au loin pour rejoindre ce Loing qui conduira bateaux et péniches jusqu'à la Seine en des temps plus lointains.

La paix niche dans celui qui a l'ambition de relier les fleuves. Hélas, le temps vient parfois à lui manquer quand d'autres inventions détrônent sa belle idée. Est-ce par ce qu'il manquait d'entrain dans ses travaux titanesques ? Je ne sais. Toujours est-il que bien avant qu'il n'ait donné son ultime coup de pioche, le chemin de fer avait supplanté les chemins d'eau et le canal se trouva le bec dans les flots comme ses amis les canards.

Tout commença de fort belle manière, nous sommes en 1676 et le sieur Robert Mahieu, grand bourgeois qui a fait fortune dans le commerce du bois, homme aux dents longues et affûtées, installé dans notre belle forêt d'Orléans, demande à son bon Duc l'autorisation de construire une voie d'eau à partir de Lorris pour rejoindre le Loing et ainsi faire commerce avec la capitale. L'idée est bonne, elle est rondement menée et deux ans plus tard, le tronçon de Vieilles-Maisons à Buges est ouvert. En 1679, notre négociant voit plus grand et se met à lorgner sur la ville d'Orléans.

Hélas, le projet est trop ambitieux pour sa bourse, les fonds sont à sec et l'homme cède le canal au duc d'Orléans. Celui-ci n'est pas plus que le roturier, capable de mener à bien la belle idée. Le projet aiguise de plus grands appétits et un architecte flanqué d'un financier se jettent à l'eau. En 1692, la grande liaison devient possible, de la Loire à la Seine en passant par chez nous !

C'est alors un siècle d'or pour le commerce local. Le canal fonctionne à plein régime. Les bateaux sillonnent la région, il y a grande presse dans nos petits ports et grosses animations en fin de soirée. Les mariniers ont la Patate, c'est d'ailleurs là qu'ils quittent à la Loire pour emprunter le canal à Combleux. Mais les mariniers sont ainsi faits qu'il s'établit alors une distinction entre ceux du fleuve qui se croyaient les seigneurs de l'eau et ceux du canal qui héritèrent du triste surnom de « Gueule noire ! ». Cette bataille ne nous concerne pas, laissons là ces manants à leurs vaines querelles

Il n'est pas certain que cette triste discorde fit redorer la réputation bien chargée par ailleurs de ces mauvais gars, plus habitués à lever le coude et le jupon que le niveau de l'eau. Le bonimenteur a un devoir de clarté et de presque vérité, le canal fut l'occasion de querelles et de jurons, de propos de charretiers et de gestes déplacés. Les habitants des villages traversés tremblaient pour l'honneur des dames et les oreilles des enfants.

Cependant, tout semblait baigner pour notre long ruban d'eau au cœur de la forêt. Pourtant, l'histoire vient mettre son grain de sable dans les rouages. En 1793, le propriétaire du canal perd la tête, Philippe Égalité est raccourci par les révolutionnaires et le canal tombe dans l'escarcelle de l'état naissant. Les années suivantes ne sont pas un long fleuve tranquille. Le canal change souvent de propriétaire, il y a du mou dans la corde à nœuds aurait même affirmé notre bonimenteur.

En 1863, après bien des tourments, la gestion du canal est confiée aux ponts et chaussées. Hélas, si le bail est fixé à 91 ans, l'espérance de vie de la navigation fluviale sur la Loire a pris un sérieux coup dans l'aile. Le transport fluvial est un ami de la planète, il avait de louables intentions. Peu gourmand en énergie, il exigeait simplement la force de quelques hommes ou bien de solides chevaux pour aller porter de lourds chargements au port.

Alors quand le chemin de fer triomphant fit taire les derniers jurons, chacun pensa que la paix était revenue au doux pays des loges. Grave erreur, si les mariniers ne vinrent plus troubler la quiétude des lieux, on se rendit compte bien vite que la vie, le long du canal avait perdu tout son charme. Les écluses restèrent muettes et immobiles; seuls les pêcheurs trouvèrent un intérêt à ce silence des eaux.

On fit bien une tentative aussi dispendieuse qu'illusoire en construisant un prolongement du canal de Combleux à Orléans. De 1908 à 1921, des hommes reprirent la pioche pour creuser une nouvelle tranchée. Beaucoup même passèrent maître dans cet art terrassier et allèrent quelques années durant exercer leur art en contrée belliqueuse. Cet intermède sinistre qu'on nomma La grande Guerre retarda la fin des travaux. Celle-ci arriva bien tard pour avoir une quelconque utilité.

Le 3 juillet 1921, l'inauguration en grande pompe du tronçon Orléans-Combleux ne changera rien au déclin de notre marine. Le train est passé par là, il était alors sur de bons rails et ce, encore pour quelques années et rafla tout le fret de marchandises. Le Canal est une fois encore un gouffre financier.

D'autres poursuivront la tradition locale en bouchant puis en débouchant cette portion qu'on dirait maudite. Le canal se meurt, il a rêvé d'un renouveau. Quelques écluses fonctionnent mais il faudrait tant et tant de travaux et d'argent pour le voir revivre que c'est à désespérer que cela se fasse un jour.

Il ne reste qu'un bonimenteur pour emprunter la voie d'eau, vous mener en bateau. Il monte sur ses grands chenaux et vous narre cette belle histoire. Faites-en bon usage, ce n'est pas demain que vous irez de la Loire à la Seine en passant par chez vous.

Canalement vôtre.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.