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Billet de blog 17 novembre 2024

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La dame au manteau long.

La Madelon

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Défi d'écriture

Illustration 1
© Marie-Alice Dessiotou

Cette Madelon ne donnait rien à voir. Été comme hiver, dedans comme dehors, elle était couverte de son éternel manteau long qui lui avait valu d'être flanqué dans tout le pays du sobriquet : « La dame au manteau long ! ». Ce nouveau baptême ne lui avait posé aucun problème, d'humeur toujours aussi égale que sa vêture, elle se moquait qu'on puisse ainsi la qualifier.

Il y avait cependant une énigme que nombre de ses contemporains auraient voulu tirer au clair. Que se cachait-il sous la fourrure ou qu'avait-elle à dissimuler ainsi aux regards pour qu'elle se dérobe de la sorte ? L'énigme tourmentait les plus curieux, notamment bien des hommes qui se désolaient de ne pas dévêtir une femme qu'ils jugeaient tous unanimement aussi belle qu'envoûtante...

La Madelon non seulement se couvrait d'un voile de mystère mais qui plus est avait cette distance et ce port hautain qui sied habituellement aux têtes couronnées. Non qu'elle fût inaccessible, bien au contraire puisqu'elle n'hésitait jamais à répondre aux sollicitations les plus diverses, aux demandes d'aide ou de participation comme il s'en trouve bien souvent dans une communauté villageoise, mais toujours avec cette carapace qu'elle gardait fermement boutonnée.

La dame au manteau long traînait donc derrière elle un halo de mystère qui au fil du temps se nimba d'une série de légendes à son propos qu’alimentait l'imagination de tous les galants qui souhaitaient ardemment faire tomber son masque. La Madelon du reste se jouait de ce désir qui la flattait, l'amusait et lui offrait maintes occasions de faire tourner en bourrique tous ces chevaliers servants.

Au fil du temps pourtant, les soupirants abandonnèrent la partie, jetant leur dévolu sur d'autres demoiselles à la vêture plus conventionnelle. Il faut avouer que tenter de mener une valse langoureuse lors des bals des beaux jours en enserrant cette fourrure épaisse n'avait pas de quoi réchauffer les ardeurs en dépit des apparences.

Les derniers célibataires s'étaient lassés, échaudés par un comportement qui finissait par n'avoir ni rime ni raison. Le temps passant, la Madelon se retrouva à coiffer Sainte Catherine puis à entrer petit à petit dans cette catégorie souvent infamante ou déshonorante de celles qu'on qualifiait derrière leur dos de « Vieilles filles ! »

Elle n'avait plus qu'à aller se rhabiller disait ironiquement d'elle des vieux gars qui maniaient le paradoxe à leur corps défendant, ne se rendant même pas compte de l'ironie du propos. C'est ainsi qu'une manie, une conception toute personnelle de la manière de s'habiller ou de se montrer en public avait décidé d'un destin qui tournait au fiasco.

La dame au manteau long © C'est Nabum

La dame au manteau long allait finir par s'aigrir, se dessécher comme un fruit blet, se morfondre dans une solitude qui n'était pas le but recherché lorsque sa vie bascula de manière inattendue. Un fourreur vint s'installer dans le village, l'homme entre deux âges était célibataire et fut immédiatement subjugué par la dame au manteau long.

Il vit en elle la plus remarquable incitatrice pour pousser les gens du pays à acheter ses manteaux. Il lui demanda si elle acceptait d'être sa vendeuse tout autant que son produit d'appel. Il sortait d'une école de commerce et disposait de conceptions novatrices dans l'art délicat de la publicité. La Madelon accepta contre la promesse de pouvoir changer de manteau. Le sien était usé et grand était son désir de changer de pelage.

Ce fut ainsi qu'elle continua de s'habiller comme elle l'avait toujours fait tout en trouvant en son patron ce compagnon qui lui faisait défaut jusque-là. Ils se marièrent en une cérémonie qui fit jaser dans toute la contrée. La mariée n'était pas ce jour-là vêtue d'une belle robe de dentelles mais d'un manteau d'une blancheur immaculée.

Le temps passa, la Madelon attendit un enfant et chacun alors de se gausser en prétendant qu'il avait bien fallu qu'elle quittât son manteau pour la chose. Les gens sont ainsi qu'il leur faut toujours se mêler de ce qui ne les regarde pas. Il se trouve que la parturiente entendit cette rumeur et lui apporta un démenti formel. Jamais elle ne retirait sa chère tunique, déclara-t-elle à toutes ses mauvaises langues.

Il y eut une naissance et un homme du village savait en dehors du fourreur son mari. Tous en furent pour leur frais, la réponse relevait du secret professionnel et jamais ce brave docteur ne trahit ce mystère. La vie continua ainsi, la dame vieillit sans jamais se montrer autrement qu'avec un manteau long et ses enfants eux-mêmes finirent par avouer à leurs camarades qu'ils la voyaient toujours ainsi à la maison.

Plus tard quand elle partit pour l'autre monde, elle fut mise en bière de la sorte, emportant à tout jamais une énigme qui avait tant fait gausser ce petit monde. Son époux, inconsolable garda à tout jamais la question qui obsédait toute la population : « Que cachait la Madelon sous son manteau long ». Nous n'en saurons jamais rien, ce qui, avouons-le, rend service à celui qui devait raconter son histoire.

Illustration 3

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