Simple question de patience.
Il advint qu’une gentille bergère aimait à rêvasser lorsqu’elle laissait paître ses chèvres dans les Varennes des bords de Loire. Toujours flanquée de son chien Fidèle, elle n’exerçait jamais une surveillance vigilante, comptant sur son brave compagnon à quatre pattes pour assurer l’ordre parmi les biquettes, certaine qu’elle était de ne pas voir surgir un prédateur dans ce Val si large et éloigné de l’inquiétante forêt de Sologne.
Isabeau tuait le temps avec une quenouille qui n’avançait guère. La belle était aussi étourdie qu’inattentive, elle bayait aux corneilles au grand désespoir de ses parents qui se doutaient qu’ils auraient grand mal à lui trouver un époux tant sa réputation d’oisiveté courait dans toute la contrée. Quoiqu’elle ait fort belle figure, les éventuels prétendants cherchaient d’avantage une épouse gaillarde et rude à la tâche. L’époque n’était pas à la célébration des seules apparences.
Ce jour-là était semblable à tous les autres dans l’immuable monotonie des jours pour la pastourelle nonchalante. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’un doux soleil rende sa garde plus agréable, elle semblait indifférente à tout ce qui l’entourait, elle qui aimait à se perdre dans ses songes. Fidèle avait de l’ouvrage, les chevrettes batifolaient l’humeur frondeuse sans que jamais sa maîtresse ne se soucia de cette curieuse agitation de ses bêtes.
Même le passage de bateaux sur la rivière, toujours accompagné de remarques grivoises ou effrontées ne troublait guère celle qui avait les yeux dans le vague et la tête dans les nuages. Cela s’achevait toujours par un énorme éclat de rire chez les mariniers qui connaissaient tous la réputation de la donzelle sans que leurs assauts de propos déplacés ne provoquent la moindre réaction.
Ce jour-là, un chaland remontait péniblement sous un vent léger qui rendait son allure incertaine. La reconnaissant au loin, l’équipage se réjouit à l’idée de tenter l’aventure d’attirer l’attention d’Isabeau l'étourdie. Chacun y allant de son couplet, dans des registres différents sans que, comme toujours, la jeune fille ne réagisse. Soudain, les matelots se turent. Pourtant ce silence inhabituel, lui non plus ne fit pas ciller la bergère.
Les gars sur le bateau étaient pétrifiés. Un énorme loup venait de surgir parmi le troupeau tandis que les chèvres allaient en tous sens et que Fidèle aboyait à s’en déchirer les cordes vocales. Et Isabeau ne bronchait pas, c’était à peine croyable. Un marinier eut l’intention de se jeter à l’eau pour venir en aide aux malheureuses bêtes quand surgit un pastoureau qui se porta devant le monstre, seulement armé de son bâton et de son courage.
Cette fois, la bergère leva la tête, reconnut Thibault, pâtre lui aussi dans la ferme voisine de celle de la jeune fille. Lui seul avait tenté quelques approches auprès de celle qu’il chérissait en secret mais sa modeste condition lui interdisait de dévoiler son désir d’union. Il aurait essuyé un refus des parents de la belle.
Le combat entre l’animal furieux et affamé et le garçon fut titanesque. Ils se trouvèrent pris dans une mêlée terrifiante qui prit de court les mariniers, qui un trop long moment restèrent pétrifiés devant la violence de la bataille. Quand ils accostèrent pour se porter au secours du malheureux, il était déjà trop tard. Le fauve l’avait saisi mortellement à la gorge…
Le capitaine qui avait un fusil dans sa cambuse eut le temps d’ajuster le loup pour le punir de ce que tous percevaient comme un odieux crime. Ils se précipitèrent sur la bête pour la dépecer et lui couper la tête afin de recevoir la prime de 10 sous, une somme considérable à l’époque, justifiée par la taille de ce spécimen d’une rare ossature.
Tout affairés à leur ouvrage ils ne remarquèrent pas qu’Isabeau, éplorée, s’était agenouillée devant le corps déchiqueté du pauvre Thibault. Elle pleurait toutes les larmes de son corps, caressait ce visage qui était saccagé par les crocs du monstre. C’est ainsi qu’à la surprise de tous, chacun découvrit que la pastourelle éprouvait une passion secrète pour le gentil pastoureau. Il était bien tard pour lui avouer ses sentiments…
De ce terrible incident, Isabeau au lieu de prendre le deuil et de s’enfoncer plus encore dans sa léthargie changea d’attitude du tout au tout. Elle si amorphe se barda d’une énergie folle et d’une volonté à toute épreuve. Elle renonça à garder ses chèvres, elle avait de jeunes sœurs qui feraient bien mieux que ce qu’elle avait fait jusqu’alors.
Pour une raison qui échappa à nombre des gens de ce petit coin du Val, elle se tourna vers la rivière. Cette idée lui vint alors qu’elle était au comble du désespoir, quand un plus lettré que les autres, vint la consoler en lui déclarant : « Thibault est sans nul doute en compagnie du passeur qui va le conduire sur l’autre rive, vers cet au-delà dans lequel il saura patiemment attendre ton arrivée ! »
Un propos qui fit germer la volonté inattendue chez celle qui jusqu’alors ignorait tout de ce que fut un effort physique et plus encore les secrets de la Loire, de se faire passeuse. À chaque voyage, à chaque passager, elle vivait cette fois un songe éveillé et actif qui lui disait que c’était son Thibault qu’elle faisait ainsi passer sur l’autre rive. En dépit de la difficulté du métier, elle affronta rapidement tous les périls de la rivière et devint experte dans l’art de la traversée quelles qu’en soient les conditions.
Isabeau et son bateau : « La Nonchalante ! » furent bien vite connus dans tout le Val. La dame vécut longtemps, elle cessa d’être la bergère rêveuse pour devenir la passeuse opiniâtre. Le temps passa, elle conserva son cœur et son corps à son ami Thibault. Nul d’ailleurs dans le pays ne songea plus jamais à lui tenir des propos indélicats. Elle avait gagné un respect unanime et général, renforcé par l’admiration pour son savoir-faire en dépit de tous les périls. Désormais ce sont les passagers qui pouvaient garder les yeux fermés quand ils avaient besoin de ses services.
Une vie tout entière s’écoula ainsi sans que jamais la passeuse opiniâtre ne renonça à ses choix. Tout bascula au crépuscule d’un soir que ceux qui assistèrent à la scène n’oublièrent jamais. Au loin, un loup hurlait à la mort, l’hiver était rude, la nuit tombait rapidement, la rivière charriait ses premières fleurs de glace. Bientôt le passage serait impossible…
Un jeune homme arriva pour demander la traversée. Isabeau crut rêver. Il était d’une ressemblance folle avec son Thibault d’autrefois, un sosie en somme. Troublée la vieille femme ne lui refusa pourtant pas ce passage en dépit des obstacles toujours plus nombreux qui flottaient au gré du courant et d’un vent glacial. Lorsqu’il voulut payer son voyage, elle repoussa l’argent qu’il lui tendit et débuta sa course.
Ceux qui virent alors le bateau s’éloigner affirment qu’à chaque coup de bourde la passeuse que le poids des années avait courbé, se redressait. Ses coups dans l'eau devinrent plus virulents, sa chevelure flottait maintenant au vent alors que depuis belle lurette, la dame avait perdu ses cheveux. Elle semblait rajeunir quand dans le même temps la neige tomba si drue qu’elle gomma du paysage le bateau et ces deux occupants.
Certains affirmèrent, mais comment les croire, qu’ils avaient vu le passager se lever pour enlacer Isabeau, redevenue jeune, belle et heureuse. Tous reconnurent qu’au mitan du lit de la rivière, ils ne virent plus rien de ce bateau perdu dans la bourrasque… Au petit matin, sur l’autre rive, nulle trace de l’embarcation et de ses occupants. Tout le monde se perdit en conjecture d’autant que à l’instant précis où la veille on les perdit de vue, le loup cessa de hurler !
Agrandissement : Illustration 3