Ô temps, suspends ton vol !
Agrandissement : Illustration 1
Faut-il passer en seconde à la toute dernière minute pour que ma dernière heure arrête la fuite inéluctable du temps ? C'est ce qui se dit in-petto une pendule qui bat la breloque tout en toisant une horloge qui l'avait prise de haut. Pourtant quelque chose clochait dans son raisonnement. Il lui était impossible de changer le mouvement des aiguilles ni même le tempo de son balancier.
Un coucou venu de Suisse en quelques battements d'ailes tenta bien de remonter le moral de cette horloge au bord de la dépression, la comtoise craignant que son temps ne lui fut désormais compté. L'oiseau eut l'idée de lui égrainer son chant mélodieux à intervalles réguliers. Une proposition qui du reste allait faire son chemin et menacer les automates jacquemart, plus complexes à mettre en place.
La pendule, prise de colique, se mélangea les pinceaux tandis qu'elle tricotait avec deux aiguilles de taille différente. Une drôle de manière de tisser le temps montée sur des ressorts qui lui redonnaient un regain d'énergie. Elle conchia sans ménagement l'horloge qui trouva refuge au sommet d'un clocher en compagnie d'un coq qui goûta fort peu la fréquentation du coucou.
La relation entre les deux oiseaux battit rapidement de l'aile au point d'accélérer de manière significative le rythme de cette histoire. Perdant la notion du temps, le coq cessa de coqueriquer, le coucou de coucouler ce qui provoqua soudainement une rupture du temps qui lui aussi cessa de s'écouler en toute relativité.
Il devait se reprendre en main et c'est ainsi qu'il pensa sortir une montre à gousset de sa poche, pour la libérer de ses chaînes et la fixer à son poignet. Une initiative qui tombait pile poil pour tous ceux qui en avaient assez de lever la tête pour lire l'heure. Il ignorait qu'en agissant de la sorte, d'autres allaient sortir de leurs chapeaux de drôles de numéros.
Le quart comme la demie allaient devoir rabaisser pavillon tandis qu'il fut bientôt moins une pour sonner le glas du cadran. L'affichage numérique se plaça en haut de l'affiche, un succès qui mit bientôt en difficulté les élèves qui ne savaient plus lire l'heure sur pendules et horloges. Le temps était non pas passé de mode, mais devenu ringard dans ses formes archaïques.
Il fallait désormais se mettre à l'heure des horaires SNCF avec une précision horlogère en période précisément où les trains cessèrent d'arriver à l'heure. Un paradoxe de plus dans une société où le temps passé au travail diminuait sans cesse et que nombre des humains occupaient leurs moments libres à tuer le temps.
Qui donc serait de taille à remettre les pendules à l'heure, à remonter les horloges et les vieux coucous, à reprendre en main le cours de l'histoire et d'un temps qui allait enfin cesser de poursuivre sa fuite en avant, pour se remettre au rythme des saisons, des astres et des humains qui cesseraient alors de courir après les chimères d'une époque absurde ? L'horloge parlante avait perdu sa voix, d'atomique elle se fit atonique.
Clepsydres, sabliers et horloges solaires s'unirent pour ramener les humains à plus de sagesse. Le temps se refusant alors de se plier aux exigences de l'heure, reprit son rythme tranquille, balayant cette course effrénée vers la fin des temps. Il fallait renoncer aux injonctions de la vitesse souveraine pour retrouver la raison et un petit espoir.
C'est alors que reprenant mes esprits, je découvris avec stupeur que je m'étais totalement fourvoyé. Ce n'était pas parce que les coureurs du tour de France s'étaient lancés dans une course contre la montre qu'ils entendaient tuer le temps et toute la société avec eux. Ce n'était qu'un jeu dans lequel le chronomètre devenait le juge suprême, le maître d'un temps qui reprend pourtant ses droits une fois la ligne d'arrivée franchie. Il n'y avait pas de quoi en chier une pendule !