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Billet de blog 20 juil. 2018

Mes Tours de France…

Mon enfance, Hélyett et la Gitane !

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La mémoire en roue libre 

La grande boucle, le tour d’en France, la ronde infernale, la fête de la petite reine, le tour de force des forçats, chacun y va de sa formule pour désigner cette étrange compétition qui rassemble tout un peuple sur les bords de la route. Le Tour de France demeure à jamais le symbole des vacances, du bonheur de vivre et d’une certaine idée d’un pays de cocagne. Pour moi, immanquablement, ce rendez-vous à nul autre pareil fait ressurgir des souvenirs, petites bulles de nostalgie venant éclater à la surface d’une mémoire plus que sélective. Qu’il fait bon croire encore à cette illusion d’un temps qui n’a pas de prise sur une réalité sans doute pas aussi glorieuse de cette grande épopée !

Nous étions alors en culottes courtes, les genoux souvent couronnés, marqués de mercure au chrome ; nous n’avions pas l’âge de courir les routes sur des vélos encore trop grands pour nous avec ces curieux guidons en forme de corne de vache. Nous ne devions pas non plus passer des heures devant la télévision en noir et blanc qui n’était d’ailleurs pas dans toutes les maisons. Du tour, nous avions quelques images, du son surtout qui transitait par les postes de radio qui crachotaient des messages pas toujours très audibles. L’objet n’était pas dupliqué à l’infini comme aujourd’hui s’étirant sans fin pour le seul plaisir de voir défiler les images de notre beau pays.

C’est en effet le journal qui portait la légende. Les journalistes sportifs faisaient alors assaut de superlatifs dans une langue de qualité, avec un souci de la syntaxe comme du vocabulaire. Les termes étaient choisis, toujours en bon français. Le Tour initiait à la belle langue ceux qui avaient le bonheur de lire Blondin ou quelques grandes plumes. Même la presse régionale faisait assaut de belles tournures quand il s’agissait de narrer le grand feuilleton de juillet.

Je ne sais si je lisais déjà ces articles ou si c’est mon père qui me les lisait à haute voix, au petit matin après que monsieur Pornin nous eut distribué, dès l’aube, la Nouvelle République (édition du Loiret), en vélo comme il se doit.. Il y eut sans doute la première étape avant que d'aborder la seconde : manière de passer le relais et d’entrer en littérature par la petite reine. La chose peut paraître curieuse, elle n’est sans doute pas très sérieuse, mais qu’importe l’origine du virus pourvu que celui-ci fût de ce tonneau !

Nous vivions passionnément cette aventure. Sur la place du Champ de foire, alors en terre battue, avec mes camarades, nous creusions un circuit sur lequel chacun de nous disposait d’un petit coureur de couleur vive. Notre Tour de France se faisait à coups de billes et de sorties de route ; une épopée plus mentale que réelle, une place offerte à l’imaginaire et à la saga des vedettes d’alors. Il nous en fallait peu pour nous construire un jeu qui nous tienne ainsi en haleine des heures durant. Nous n’étions pas difficiles ; nous avions aussi une formidable capacité d’imagination et nous étions du village qui avait porté les couleurs du vainqueur sur des cycles fabriqués en bord de Loire.

Quelques années plus tard, les télévisions étaient passées à la couleur et nous nous rendions chez ceux d’entre nous qui disposaient de ce luxe. Elles ne tournaient pas en permanence, n’offrant le plus souvent qu’un résumé des péripéties du jour. Le direct ne nous concernait que les jours de pluie. Le journal du matin conservait sa verve et alimentait nos échappées de l’après-midi. Sur nos vélos aux guidons enfin recourbés, nous étions des héros bigarrés, les rois de la pédale et du double plateau, nous lançant dans des embardées insensées sur des routes fort heureusement peu empruntées par les automobilistes.

Nous refaisions l’étape de la veille sur les petites routes de Sologne. Nous n’étions pas aussi nombreux que le peloton que nous cherchions à singer. L’essentiel était ailleurs, dans les sprints débridés que nous faisions pour désigner le maillot vert, dans les pauvres petites bosses de notre région, si plate, qui pour nous, devenaient des cols infranchissables. Nous étions des acharnés et avions la jambe leste et le mollet galbé. Il faut dire que la bicyclette était notre unique moyen de transport ; les parents nous laissaient libres d’aller où bon nous semblait. Je peux vous assurer que nous battions la campagne sur près de quatre-vingts kilomètres chaque jour.

Puis le temps des mobylettes arriva pour nous. Le Tour passa au second plan, le vélo tomba en désamour, rangé pour longtemps au rencard. Nous restions en bande ; cette fois pour aller traîner le guilledou même si nous n'omettions jamais de rentrer pour le résumé du soir. C’était notre limite acceptable : nous avions disparu de la circulation depuis le matin de bonne heure ; il était temps de rentrer pour nous mettre à table.

Le Tour faisait partie de notre décor estival. Il ponctuait notre imaginaire, il était repère incontournable, aventure magnifique, leçon de géographie et source lexicale inépuisable. Nous n’étions pas déguisés avec des marques et des tenues comme nos idoles : ce n’était pas encore le temps de la copie conforme à prix rébarbatifs. Nous n’avions pas besoin de singer, nous nous contentions d’ imiter.

Le Tour est ainsi resté dans nos mémoires, d’autant plus que je vivais à Sully-sur-Loire, une petite ville qui avait eu un temps une équipe cycliste aux couleurs de l’usine locale. Jacques Anquetil avait gagné la Grande Boucle sous ses couleurs : ça façonne une fierté, une tradition, une affiliation qui ne s’oublient pas. C’était la marque Helyett : celle du vélo et du cyclomoteur de mon père. J’ai gardé très longtemps la plaque avec le nom de cette marque disparue en 1962 après avoir été absorbée par Gitane ; ainsi notre histoire resta-t-elle liée au Tour de France quelques années de plus. Ce n’est jamais sans une grande dose de nostalgie que je vois revenir la course de mon enfance. Le charme pourrait sembler rompu car la télévision a transformé l’épopée en circuit touristique à bord d'hélicoptère, mais il fonctionne toujours ; je cours après mon passé, après mon Tour d’enfance.

Nostalgiquement vôtre.

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