Hommage à André Bourvil
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Durant cinq longues années, les petits bals publics si chers alors à nos compatriotes avec les parquets ambulants ou bien les salles dédiées à cette noble distraction furent interdits par les autorités occupantes. Pour nombre de Français, cette mesure venait s'ajouter à l'humiliation de la défaite, aux privations du rationnement, aux angoisses et aux terreurs accompagnant le bruit des bottes.
Une petite forme de résistance, aussi minime soit-elle, aussi ridiculement symbolique sans doute, fut de participer à des bals clandestins, histoire de ne pas ramper devant ceux qui avaient mis le pays à genoux. Partout, musiciens et danseurs défièrent cette absurde privation afin de garder ce peu de dignité qui leur restait.
C'est dans un de ces lieux clandestins qu'ils s'étaient trouvés. Ils avaient pris l'habitude de défier les forces d'occupation certes tout autant que les chiens de garde français qui leur servaient de supplétifs, la milice d'abord mais parfois aussi la police ou la gendarmerie dont certains éléments n'étaient pas mécontents de la tournure des choses. Qu'importe pour André et Jeanne-Marie, à intervalles irréguliers, avec d'autres jeunes gens, ils affrontaient le risque pour vivre malgré tout leur jeunesse.
André et Jeanne-Marie se sont immédiatement aimés. Cet amour ne s'exprima longtemps que par de simples baisers entre deux cavaliers chastes tant l'heure n'était pas à un engagement plus fort. De plus, ils étaient encore trop jeunes au début de leur idylle pour prendre ce qui en cette période trouble était un risque inconsidéré.
Ils entrevirent le bout du tunnel et la promesse d'une union au grand jour quand le débarquement eut lieu. Ils s'en réjouirent, se promettant l'un à l'autre quand tout cet enfer sera terminé. Mais pour l'heure l'enfer se matérialisa par des bombardements incessants et violents, détruisant en partie cette salle qui avait vu naître leur passion.
Le lendemain du passage des troupes de libération qui sonnaient pour ceux de leur contrée la fin des années noires, au lieu de célébrer l’événement en ville, de boire et de rejoindre les foules en liesses, ils se donnèrent rendez-vous, là où pour eux tout avait commencé...
C'était tout juste après la guerre
Dans un petit bal qu'avait souffert
Sur une piste de misère
Y'en avait deux, à découvert
Parmi les gravats ils dansaient
Dans ce petit bal qui s'appelait
Qui s'appelait qui s'appelait qui s'appelait
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu
Ce dont je me souviens ce sont ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d'eux
Y'avait tant d'insouciance
Dans leurs gestes émus
Alors quelle importance
Le nom du bal perdu ?
André avait retrouvé sa Jeanne-Marie. Elle n'avait jamais été aussi belle, jamais aussi désirable. D'elle irradiait un bonheur sans pareil. Elle savait que plus rien n'allait entraver ses rêves, ses envies de liberté, son désir fou pour ce garçon si maladroit, si simple, si émouvant aussi.
André du reste ne trouva rien de mieux, plutôt que de la prendre dans ses bras, de la faire virevolter, que de lui proposer de boire une coupe de champagne dans le même verre.
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu
Ce dont je me souviens c'est qu'ils étaient heureux
Les yeux au fond des yeux
Et c'était bien et c'était bien
Ils buvaient dans le même verre
Toujours sans se quitter des yeux
Ils faisaient la même prière
D'être toujours, toujours heureux
Parmi les gravats ils souriaient
Dans ce petit bal qui s'appelait
Qui s'appelait qui s'appelait qui s'appelait
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu
Ce dont je me souviens ce sont ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d'eux
Y'avait tant d'insouciance
Dans leurs gestes émus
Alors quelle importance
Le nom du bal perdu ?
André n'était plus tout à fait le même. Il y avait quelque chose qui s'était éteint dans ses yeux. Jeanne-Marie sentait imperceptiblement que son amoureux avait un souci qui modifiait singulièrement son comportement. En dépit de l'air de liberté qui soufflait dans le pays, son cœur semblait dans le même état que cette pauvre salle, éventrée et partiellement détruite.
Mais qu'avait-il au juste ? Elle voulait l'interroger mais il se dérobait à la fois à ses questions mais aussi à ses baisers. Jamais André n'avait ainsi repoussé celle qu'il aimait tant. Jeanne-Marie sentait les larmes lui monter. André, malheureux comme les pierres, le remarqua et la regarda intensément, tentant vainement de lui dire quelque chose d'un regard pathétique.
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu
Ce dont je me souviens c'est qu'ils étaient heureux
Les yeux au fond des yeux
Et c'était bien et c'était bien
Et puis quand l'accordéoniste
S'est arrêté, ils sont partis
Le soir tombait dessus la piste
Sur les gravats et sur ma vie
Il était redevenu tout triste
Ce petit bal qui s'appelait
Qui s'appelait qui s'appelait qui s'appelait
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu.
Bien plus tard, tout ceci n'était plus qu'un souvenir. André savait que Jeanne-Marie allait quitter la région. Elle était venue pour s'y cacher sans doute, s'y réfugier peut-être. C'était une fille de la ville qui retournerait vers les siens et lui le gars de la terre, resterait là, attaché à ses racines.
Il eut été si facile pour lui de profiter de l'aubaine pour prendre sa belle, lui dérober ce qu'elle avait préservé et qu'il avait respecté. L'heure était à l'euphorie, elle aurait été emportée par l'insouciance de l'heure. Pour André, cependant, seule l'évidence d'une prochaine séparation s'imposait à lui au point d'en perdre la mémoire à défaut de ce regard qui toute son existence l'accompagnera.
La vie reprit ses droits, pour Jeanne-Marie ce fut loin de ce pays. André n'avait plus que ses souvenirs qu'il convoquait de temps à autres quand la nostalgie était trop violente. Alors, une merveilleuse ritournelle lui trottait dans la tête...
Ce dont je me souviens ce sont ces amoureux
Qui ne regardaient rien autour d'eux
Y'avait tant de lumière
Avec eux dans la rue
Alors la belle affaire
Le nom du bal perdu
Non je ne me souviens plus du nom du bal perdu
Ce dont je me souviens c'est qu'on était heureux
Les yeux au fond des yeux
Et c'était bien et c'était bien.