Éternel recommencement

La fièvre jaune

C'est un Cluster, mon général !

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L’histoire aime à emprunter les mêmes chemins en prenant bien garde de se travestir pour mieux tromper ceux qui gouvernent. Comme rien ni personne ne peut mettre la puce à l’oreille à celui qui détient le pouvoir, les observateurs se contentent d’établir des corrélations une fois que le mal est fait, simplement pour rappeler aux uns et à tous les autres que rares sont ceux qui sont capables de tenir compte des expériences passées.

Nous sommes en 1861. Le commerce avec l’Amérique du Sud bat son plein. La Chine est pour l’heure plongée dans un profond sommeil. Le sucre est un commerce lucratif, les bourgeois de barrique orléanais en profitèrent largement avant que le blocus anglais leur fasse découvrir les affres de la mélasse.

Le 13 juin 1861, le navire l'Anne-Marie commandé par le capitaine Voisin, quitte le port de la Havane à Cuba. Le navire est un trois-mâts en bois assez récent d'environ 400 tonneaux de jauge. Le bateau y a chargé 24 caisses de sucre à destination de Saint-Nazaire. Deux matelots le 1er juillet sont atteints de fièvre et meurent en 5 jours. Les jours suivants d’autres marins et le capitaine lui aussi sont affectés. Ils n’en meurent pas. Sur les 16 membres d’équipage il y aura eu 9 malades et deux morts quand le navire arrive à Saint-Nazaire le 25 juillet.

Le maire de Saint Nazaire, le docteur Guillouzo après une visite à bord autorise la libre pratique... 20 jours s'étant écoulés depuis le dernier décès et treize depuis le dernier malade, les règlements pour les navires provenant d'un pays touché par la fièvre jaune autorisaient le commerce si dans les dix derniers jours de navigation il n'y avait eu ni morts ni malades. L'Anne-Marie se conforme à cette exigence et accoste sans surveillance dans le port de Saint-Nazaire tandis que son beaupré se trouve au dessus du Chastang.

Le Chastang remorqueur de la marine impériale venait d’Indret sur la Loire en aval de Nantes. Il venait de remorquer deux gabarres transportant des chaudières qui devaient être transbordées à Saint-Nazaire pour être livrées à Lorient. Une partie de l’équipage du Chastang montera à bord de l'Anne-Marie avant de retourner à Indret.

Le déchargement de l'Anne-Marie par des dockers a lieu du 27 juillet au 3 août sous la surveillance du second. Pendant ce temps, les hommes d’équipage vont vivre leur vie dans la ville. Les cinq matelots de Chastang quant à eux retournent le 29 juillet à Indret, leur port d’attache à 44 kms de là. Trois jours plus tard, l’un d’eux tombe malade. Le 10 août, tous les membres de l'équipage du remorqueur sont décédés.

À̀ Saint-Nazaire le 2 août, le second de l'Anne-Marie qui a passé la nuit dans une maison de passe tombe malade et meurt tout juste âgé de 28 ans après 60 heures de souffrance. Un médecin de la ville identifie la fièvre jaune. Durant la semaine suivante, 17 dockers qui ont déchargé les conteneurs de sucre ou qui n’ont fait que côtoyer leurs collègues tombent malades et 12 passent de vie à trépas.

À Montoir-de-Bretagne, tout près du marais de la Grande Brière à 8 kilomètres de Saint- Nazaire le médecin qui n’a pas quitté son village mais a soigné quatre des malades est atteint le 13 août et meurt 4 jours plus tard. L’épidémie se répand aussi à Lorient par le truchement du petit paquebot à moteur de la ligne Saint-Nazaire-Lorient.

Le bateau appareille le 4 août et durant la traversée d'une journée deux hommes d’équipage tombent malade. L’un d’eux va mourir. L'Anne-Marie aura infecté sept navires, le Chastang, le Lorient n° 6, l'Arequipa, les Dardanelles, le Cormoran et les deux gabarres , 23 malades seront répertoriés pour 11 qui ne vont pas survivre. Ajoutons les 17 malades et les 12 morts de l’Anne- Marie

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La fièvre jaune

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Si la fièvre jaune est transmise par la piqûre d’un moustique elle émane de la population des singes des forêts équatoriales. Ceci n’est pas sans rappeler d’autres phénomènes pandémiques. Le commerce joue naturellement toujours un rôle de vecteur dans ce type de problème sanitaire.

 

 

Le Lazaret de Mindin


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L'épidémie de fièvre jaune de Saint-Nazaire a convaincu les autorités de l’époque de construire un an plus tard en 1862 le lazaret de Mindin à Saint Brevin-les-Pins. Il est édifié à proximité d’un port où l’on isolait les navires, les marchandises et les personnes arrivant par la voie maritime en provenance de pays infestés par les maladies contagieuses.

En 1899, le lazaret est fermé pour une installation analogue à Saint Nazaire. Durant la première guerre mondiale, il sera ré-ouvert, devenant alors un hôpital pour accueillir les soldats blessés. Il reprendra du service pendant la seconde guerre mondiale puisque l’armée allemande le trouve à son goût pour y loger ses troupes.

Après la libération, les bâtiments retrouvent leur fonction d’hôpital mais les locaux sont en mauvais état si bien qu’ils doivent être restaurés. De longs travaux de restauration sont entrepris. En 1953, l’établissement hospitalier abrite alors plus de 600 patients. Il devient hospice public en 1961.

L’établissement s’oriente alors vers la prise en charge des enfants, adolescents et adultes lourdement handicapés. La demande ne cesse de s’accroître et de nouveaux nouveaux pavillons sortent de terre. En 1998, le site devient l'Établissement Public Médico-Social de Saint Brévin-les-Pins. Le bâtiment d’origine du lazaret a été quant à lui petit à petit abandonné au profit des bâtiments plus fonctionnels.

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Des mots pour le dire

 

Notre actualité récente a mis en lumière les virus issus d’espèces animales. Des mots apparaissent soudain sur le devant de la scène. Parmi ceux-ci, le Cluster semble avoir le vent en poupe alors que curieusement le Lazaret tombe dans l’oubli. Il est vrai que les anglicismes viennent spontanément à l’esprit de nos journalistes qui n’ont ainsi pas besoin de faire appel à leur culture générale tandis que les vieux mots français leur réclament trop d’efforts.

J’ai souhaité remettre en lumière le Lazaret de Mindin ainsi que l’épisode de la Fièvre jaune à Saint Nazaire d’autant plus que des poussées fébriles de cette même couleur ne sont pas à exclure prochainement.

Le Pangolin malin © C'est Nabum


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