Trousseur de jupons

Une activité qui se dérobe

Fripons et Jupons

 

fragonard

 

Le modernisme pousse les petits métiers à la rue. Phénomène de société ou bien évolution normale des mentalités, il s’agit simplement de constater sans déplorer. Nous sommes tous pris dans le cycle infernal d’un monde en permanente transformation, ce qui laisse hélas, sur le bord de la route, quelques individus qui n’ont pas su s’adapter. Il m’incombe de décrire ici la lente descente aux enfers de ceux qui se firent jadis « Trousseurs de Jupons ».

Il fut un temps pour eux où le labeur ne manquait pas. D’une part parce que la longueur des parures de leurs clientes les forçaient à de véritables prouesses. Les tissus étaient lourds, confectionnés dans les meilleures draperies du royaume. Ils ne s’exposaient pas alors au risque de l'allergie aux matières synthétiques. Puis la robe soulevée, il leur fallait encore mettre la main sous le panier afin de trousser le fameux jupon qui fit leur gloire. C’était un travail harassant qui les contraignait à ne point se disperser. Une cliente leur prenait un temps fou, surtout si elle était de la classe dominante. Quant aux dames du peuple, elles n’avaient guère le temps de se préoccuper de telles bagatelles.

Puis la mode se fit plus courte, progressivement, lentement. D’étape en étape, nos spécialistes virent leurs cadences s’accroître. Ils eurent surtout le plaisir de voir disparaître ce redoutable panier d’osier qui était un frein considérable à leur petit commerce. Le mollet se montra, il constitua la porte ouverte à leur geste qui dans un seul mouvement, soulevait drap et jupon. Ce fut l’époque bénie du métier même si la culotte bouffante constituait un risque non négligeable d’accident du travail.

Quand le genou apparut, nos petits artisans se réjouirent. Ils envisageaient d'industrialiser leur belle activité. Hélas, ce fut aussi le tournant décisif qui allait progressivement éradiquer le métier. Le jupon se faisait plus rare, le « panty » le suppléa. Qu’il fut lui aussi de dentelles charmantes ne changeait rien à l’entrave considérable qu’il devint. C’était le début de la fin.

La cuisse se libéra, les trousseurs espèrent un renouveau. Ils en furent pour leurs frais. D’une part parce qu’au travers de la libération des mœurs, la révolution sexuelle les prit largement au dépourvu tandis que le collant, en se substituant au merveilleux porte-jarretelles, les plaça devant une impasse.

Les trousseurs de jupons, devant la perte totale de leur activité, cherchèrent à se reconvertir. Des stages leur furent proposés par ce qui se nommait alors l’ANPE. Beaucoup se tournèrent vers le harcèlement. La femme était devenue une proie qu’il convenait de circonvenir. Ils se mirent à manier le propos graveleux, le coup de sifflet détestable, le regard déstabilisant et parfaitement déplacé. L’activité se répandit comme une traînée de poudre chez ceux qui justement pensaient que les femmes n’étaient que des traînées.

La situation devenant alarmante, les victimes se soulevèrent. Elles exigeaient des lois et des mesures, elles s’indignèrent, refusant de subir plus encore, ce qui était enfin devenu intolérable dans les esprits sains. Des mouvements d’opinions, des slogans se multiplièrent. Les Trousseurs de Jupons étaient désormais mis au ban de la société. On cessait de les considérer comme les ultimes représentants de pratiques ancestrales.

Voilà l’histoire sordide de ce travers qui mérite de disparaître à jamais. Il se peut que beaucoup ne goûtent pas à la forme employée pour pointer du doigt ce qui est parfaitement odieux. Je les prie de m’en excuser. Je choisis l’humour pour évoquer ce qu’on nomme des sujets de société même si parfois il faut faire preuve d’un parfait manque de goût.

Coquinement leur

 

Deux tableaux de Jean-Honoré Nicolas Fragonard

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