À la bonne soupe chaude !

Contes pour les gens de la rue.

Merci Annick

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Chaque dimanche soir, Annick de sa propre initiative distribue une soupe chaude aux gens de la rue. Elle leur donne rendez-vous derrière l’église des miracles pour en réaliser un autre, plus simple, à sa manière et avec le cœur. L’idée fait son chemin, d’autres personnes, bienveillantes et sans à priori se sont jointes à elle pour l’aider dans sa tâche, récolter des produits alimentaires afin de les distribuer ce soir-là.

Ce rendez-vous provoque aussi des élans de générosité qui demeurent anonymes et exemptés de ristournes fiscales comme ce restaurateur de la Rue des Carmes qui est venu lui apporter dix grandes pizzas bien chaudes. Il fait cela, simplement, n’attend même pas un retour et s’en va sans laisser de publicité à son enseigne. Annick ne sait pas son nom, un geste totalement désintéressé qui la touche, elle qui sait de quoi il en retourne en matière de don de soi.

Annick m’a demandé de venir conter pour ses filleuls comme elle les appelle avec pudeur et bienveillance. J’arrive un peu en avance, ils sont déjà une quinzaine à taper le pied sur le pavé, il fait très froid ce soir de décembre, la brume a envahi le décor urbain, la tour Saint Paul disparaît dans le soir. J’en reconnais quelques-uns, beaucoup même, ils sont habitués du Relais Orléanais pour lequel je suis bénévole le mardi.

Nous entamons la conversation. Je n’aurai pas à briser la glace. Annick arrive déguisée en mère-Noël, c’est un peu ce qu’elle est toute l’année. La soupe sent bon, les parts de pizzas ont un franc succès. Des chocolats sont distribués pour célébrer une période qui aime ces petites gâteries. Eux aussi n’ont pas de raison d’échapper la tradition.

Un nouveau groupe de bénévoles arrive, installe une table à côté de celle de mon amie. Ce sont des jeunes gens pour l’essentiel, très jeunes même pour certaines demoiselles. Ils se vêtent d’un vêtement jaune portant le nom de leur association (ADRA), l’Agence de Développement et de Secours Adventiste est une organisation humanitaire mondiale. Ils sont venus avec deux gamelles isothermes, du riz dans l’une et des lentilles dans l’autre. Des sandwiches sont également au menu. Mus par des motifs religieux, ils se donnent eux-aussi sans compter. Qu’importe les motivations, l’essentiel est ailleurs.

Ils sont désormais une bonne trentaine à manger devant l’église. Les conversations se font plus bruyantes même si l’ambiance demeure sereine. Pas de bousculades, pas de mots qui dérapent. Chacun sait qu’il aura plus que sa part. J’attends encore que les ventres soient bien pleins pour que les oreilles soient disponibles à mon conte. Le calme s’instale, je raconte l’histoire du Prévost des marchands et du mendiant céleste.

Ils sont touchés, attentifs. Le silence s’est fait. Je dois forcer un peu la voix, l’endroit bruisse des rumeurs de la ville, de la circulation automobile. Qu’importe, ils sont heureux. Un nouveau service suit ce récit. Ils ont faim, le dimanche, bon nombre de structures sont fermées. Certains ont là leur seul repas de la journée.

On me redemande un conte, c’est flatteur. Je monte sur les marches de l’église. Ce décor est idéal pour l’aventure d’Archimède le chemineux de Beauce. Un conte qui retrace l’évolution des mots et des comportements vis à vis des gens qui ne suivent pas le chemin tracé par la société. Chemineux, cheminots, vagabonds, clochards, SDF, gens de la rue, les temps changent et l’étiquette également. La générosité prend des formes différentes, elle quitte souvent le cadre individuel pour devenir de la responsabilité d’associations.

Le récit se termine à la gloire d’Archimède qui devient artiste et se voit ouvrir toutes les portes qui jusque là se refermaient toujours à son approche. Ils sourient, ils ont compris le message et ce brin d’espoir que j’essaie de semer dans leur esprit. Je leur ai demandé quinze grosses minutes d’attention, ils ont respecté le conteur et ses histoires, Annick a gagné son pari, je l’en remercie chaleureusement.

Une autre fois, je reviendrai si possible avec des amis musiciens. Osons ces rencontres improbables avec ce public que j’aime à qualifier de disparate. C’est bien là le rôle de ceux qui se prétendent artistes que d’aller à la rencontre des publics oubliés. C’est ce que j’ai mis en œuvre ce soir-là. « Fais ce que dois, advienne que pourra ! », il n’est rien d’autre à dire …

Caritativement leur.

 

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