À la santé de Staline
Une guerre ce sont des destins chamboulés, parfois détruits avec une grande part laissée à l'impondérable, le hasard ou la déveine. Le libre arbitre n'est jamais le seul à mener les existences des protagonistes de ces périodes troubles. Voici une histoire vraie qui atteste que l'on peut être reconnu comme un héros bien malgré soi.
Notre ami Dédé, car c'est ainsi qu'il convient de nommer ce solide gaillard est un personnage qui peut se vanter d'avoir de la bouteille. Pilier de la classe laborieuse, il habite dans une cité montargoise qui a au cours de la première moitié du XX ° siècle connu un fort ancrage ouvrier. Il est de ces travailleurs qui sortent de l'usine pour aller retrouver leurs camarades derrière le comptoir, y refaire le monde tout en buvant une partie de la paye.
Ce jour-là, Dédé a copieusement célébré son anniversaire quand, sur le chemin de son domicile, alors qu'il est entre deux eaux, ce qui n'est guère prudent dans la Venise du Gâtinais, il décide de s'en jeter un petit dernier derrière le gosier chez la mère Praline. Le troquet est sur sa route. C'est en chaloupant dangereusement qu'il parvient à accoster pour cette ultime étape avant de rentrer à bon port, du moins l'espère-t-il encore, avant que de rejoindre une épouse qui devine déjà dans quel état elle va recevoir le colis.
L'état de Dédé ne fait aucun doute au premier observateur venu. Si l'heure du couvre-feu n'a pas encore sonné, pour lui, il est grand temps de passer au couvre-chopine. Il bafouille, va à hue et à dia en dépit d'un goût prononcé pour un seul de ces deux côtés. Dame Praline voit d'un très mauvais œil l'entrée tonitruante d'un client par trop imbibé qui de plus a fait prospérer d'autres estaminets que le sien. Autre sujet d'inquiétude et pas des moindres, des représentants de la puissance occupante sont attablés dans la salle.
Une première fois, la tenancière, prudente, invite son fidèle client à rentrer chez lui. Il n'est que temps qu'il aille se coucher et cuver tout ce qu'il a ingurgité ailleurs. Praline insiste du reste assez lourdement sur cet ailleurs qui la chagrine quelque peu. Dédé, pris au dépourvu, tout penaud, obtempère sagement. Il n'est pas question de remettre en cause la parole d'une femme pour laquelle il a le plus grand respect. Il se met en route pour rentrer chez lui lorsqu'il est saisi d'une pépie irrépressible, aussi soudaine que surprenante qui le pousse à l'insu de son plein gré à faire demi-tour.
Il pointe à nouveau, dans l’encoignure de la porte, le bout d'un nez qu'il a fort rouge et plaisamment fleuri d'un rhinophyma en développement, un chou-fleur qu'on qualifie parfois de brin de guenose. Cette fois, l'assemblée des buveurs se retourne. On rit déjà sous cape d'une scène qui n'est pas piquée des vers. Dédé se maintient à la verticale par l'entremise d'une poignée sur laquelle il s'agrippe avec l'énergie du désespoir. La mère Praline, à bout de patience quitte son comptoir pour aller gentiment décrocher le bonhomme et le prier fermement d'aller dormir tout son saoul chez lui.
Dans la salle, nombre de ses congénères s'indignent de ce refus d'abreuver un homme qui a manifestement une soif inextinguible. Peu ou prou, tous les clients ont connu à des degrés divers ce drame de l'appétence alcoolique. Même les trois soldats de la Wehrmacht ont le sourire aux lèvres sous un peu de mousse de bière. La patronne est inflexible et repousse le malheureux en fermant la porte sur son appendice flamboyant.
Ce geste déplaît aux soldats qui, remplis de mansuétude pour ce brave travailleur, s'empressent d'aller quérir ce presque collègue puisque ce sont des artilleurs qui n'ignorent rien de l'art du canon, pour s'amuser un peu. La dame Praline ne peut que consentir à l'entrée d'un ivrogne en état manifeste d'ébriété qui bénéficie présentement du statut de convive officiel de l'armée allemande. Une place est faite à notre lascar à la table des hommes en uniforme.
Le bleu et le vert de gris semblent soudainement faire la paix et scellent cette surprenante union, autour d'une chopine que commandent des Allemands qui dérogent à leurs pratiques habituelles. Ils démontrent ainsi leur volonté de pactiser avec la population locale en passant de la bière au vin rouge. Un geste de conciliation que Dédé ne perçoit pas réellement dans la brume qui envahit son esprit.
Deux heures durant, les soldats vont faire boire celui qui n'a plus vraiment de raison d'avoir soif. Pour le plaisir de voir sombrer un pauvre homme, pour agrémenter leur séjour montargois d'un souvenir qui fera rire les amis de la caserne, pour oublier surtout les horreurs qu'ils viennent de traverser lors de leur séjour sur le front de l'est. Rire aux dépens des autres est certes fort déplaisant mais diablement distrayant.
Une goutte de vin, juste avant l'heure de quitter les lieux, fait déborder le vase et le trop plein du héros de la soirée. Dans l’enthousiasme d'une confraternité nouvelle, Dédé sort de son portefeuille sa carte du Parti Communiste – un parti devenu clandestin et forcément interdit - puis se redresse d'une table sur laquelle il est plus vautré qu'autre chose, pour lever son verre au camarade Staline.
Le coup lui sera fatal. Les souvenirs des horreurs passées en Russie resurgissent dans l'esprit des jeunes gens en uniforme. Ils se lèvent comme un seul homme, s'emparent de celui qui d'un coup passe à l'ennemi pour le conduire manu militari à la Kommandantur de Montargis. Dédé ne couchera pas chez lui ce soir, sa femme se fera un sang d'encre. Pour celle-ci, l'attente durera encore quelques jours malheureusement, avant qu'elle apprenne l'épilogue de l'épopée de son Dédé.
Le lendemain de sa tournée des grands ducs, le pauvre poivrot n'aura pas tout à fait dégrisé quand il passera du canon de rouge au fût éponyme. Fusillé sans autre forme de procès, il rentrera ainsi à son corps défendant, de plein verre à pied dans la longue liste des héros malgré eux.
Comble d'ironie, il sera mis dans une bière sommaire, manière indigne d'achever le parcours d'un amateur excessif du petit verre de rouge. Il eut été royaliste et buveur de blanc qu'il aurait survécu à la guerre. La vie tient parfois à peu de chose.
Librement inspiré d'un livre d'Antoine Bruneau « Crimes de guerre dans le Loiret » aux éditions Jourdan.
Agrandissement : Illustration 2