Sujet de fond ...
Agrandissement : Illustration 1
Il est des sujets qui doivent être traités avec tact, du bout des lèvres afin de ne pas heurter les sensibilités des uns ou des autres. D'autres tout au contraire qui prêtent aisément à la gaudriole ou au sarcasme sans déclencher une vague de réprobation. Celui-ci ne peut se ranger dans une catégorie ou bien l'autre. Il peine à faire son trou quand on veut monter sur les planches à moins de donner dans l'honneur gras et scabreux. Pourtant, c'est un sujet de fond qui pose un véritable enjeu à l'échelle de la Planète sans pour autant défrayer la chronique ni profiter d'un éclairage médiatique.
Pourtant, il convient de ne pas le laisser tomber tant son importance est capitale. C'est pourquoi je ne manque pas une occasion de le mettre au premier plan, de le glisser dans mes spectacles pour éveiller les consciences, tirer la sonnette d'alarme et plus encore, ouvrir le débat. Ne craignez pas que je fasse ici une rétention d'information, je sais me mettre à nu pour poser sur la table ce thème qui me tient à cœur au risque que certains ici-bas disent que je suis culotté d'évoquer ce dossier de société dans ces colonnes.
Tout commence pour moi par ce texte, que j'aime à dire quand l'envie m'en prend, au cours d'un spectacle, profitant alors de circonstances favorables pour faire ce que je dois. Si j'en ai souvent le désir, il convient cependant de ne pas le proposer comme un cheveu sur la soupe. Il ne faut jamais forcer le trait ni pousser le bouchon trop loin. Voilà bien une question qui demande du tact, de la délicatesse et de la nuance.
Quand tous les critères sont réunis, il n'est plus temps de tergiverser. Je profite de l'occasion pour me lancer et déclamer tout de go cette faribole pleine de délicatesse :
Au fond du jardin
Tout au fond de notre jardin
Se dressait une petite cabane
Un souvenir devenu insane
Le relent d'un passé incertain
•
En ce royaume des araignées
J'ai vu grandir mes peurs enfantines
Et toutes mes angoisses intestines
Toujours présentes malgré les années
•
Quand la nuit je devais y aller
Il m'en fallait bien du courage
Ce petit séjour sans partage
Me laissait pantelant et inquiet
•
Refrain
•
La porte s'ouvrait sur un abîme
Un monde inquiétant et hostile
Bien loin des lumières de la ville
Dans le secret des angoisses intimes
•
À un clou tordu pendaient dans le noir
Des journaux soigneusement coupés
Petits carrés d'un vilain papier
Pauvre confort qu'on pouvait avoir
•
Refrain
•
Sous mes pieds le monde s'effondrait
Je voyais les reflets d'une rivière
J'entendais les bruits de la terre
Quand enfin je me déculottais !
•
Monstre de mes années enfantines
À qui je devais livrer bataille
Pour enfin vider mes entrailles
Dans ces redoutables latrines
•
Refrain
•••
Ne pensez pas que j'essuie des quolibets ou des remarques acerbes. Je ne laisse pas le temps au public de déverser leurs griefs puisque, immédiatement je prends la balle au bond pour poursuivre sous le sceau de la confidence :
« Si vous me voyez avec cette bourriche autour du buste alors que je vous récite cette sornette, c'est que ma cabane au fond du jardin était alors en bord de la rivière Loir. Nous y passions des vacances familiales des plus plaisantes en un temps où les grandes migrations estivales n'étaient pas de mise. Nous n'en demandions pas plus
Ainsi donc notre séjour était ponctué régulièrement par un passage dans cet édicule très particulier qu'on nommait alors latrines, tinette, feuillets, gode, water ou bien chiottes pour les plus mal embouchés. Les nôtres avaient ceci de particulier que nous n'avions pas cherché à recueillir le fruit de nos offrandes puisqu’un judicieux aménagement conduisait les dépôts directement dans la rivière.
C'est ainsi que nous avions remarqué que si nous tendions des balances, « un filet soutenu par deux cercles en métal léger, et surmonté d'une cordelette qui permet de suspendre la balance facilement, partout où l'on se trouve », nous prenions des écrevisses à foison. Elles étaient bonnes, elles étaient grasses…
Assez curieusement, plus on mangeait d'écrevisses, plus on allait dans la cabane au fond du jardin. Plus on allait dans la cabane au fond du jardin, plus on attrapait des écrevisses. Une chaîne sans fin pour un lieu d'aisance privé justement de la chaîne si je ne me trompe.
C'était un temps lointain où un certain Jacob flanqué de son comparse Delafond n'avait pas encore imposé son univers blanc et aseptisé. Puis d'un coup, une vague hygiéniste a fait basculer notre cabane dans les abysses de l'obsolescence. Honte à qui faisait de la résistance de ce côté-là, il n'était pas loin d'être au bout du rouleau et surtout plus dans les petits papiers de la modernité.
C'est ainsi que ce souvenir lointain fit le bonheur d'humoristes qui poussèrent la caricature fort loin. La modernité allait son train et il n'était plus question de revenir en arrière. C'est alors qu'une nouvelle vague balaya les préjugés de l'époque pour mettre en avant ce qui avait été notre quotidien.
Bien sûr, il fallut changer le terme, basculer dans une formule qui allait faire flores. Nos édicules devinrent des toilettes sèches tandis que tout festival qui se respecte, affiche désormais la présence de cette expression sublime de la transition écologique. On se presse pour faire la queue devant cette merveille durable, quitte à ne venir que pour ça.
Pendant ce temps, de par le vaste monde, des milliards d'individus sont privés de ce confort élémentaire sans que cela défraie la chronique. Pourtant c'est un véritable enjeu sanitaire. Je tenais tout particulièrement à vous mettre au parfum par ce texte des plus sérieux.
Agrandissement : Illustration 3