Hommage à Antoine Blondin et aux cycles Helyett
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On l'a toujours félicité pour cette capacité qu'il avait de tenir tête à plus corpulent que lui, profitant d'une énergie hors du commun pour tenir le haut du pavé dans cet exercice périlleux. Il n'hésitait nullement à payer de sa personne afin de dépasser les bornes dans la démesure. On l'encourageait à continuer ainsi sur sa lancée, avalant les obstacles avec une facilité déconcertante.
Il était fier quand on disait de lui qu'il avait une bonne descente et un fameux coup de fourchette sans jamais perdre les pédales. D'autres, plus sournois sans doute, attendaient qu'il tourne le dos pour dire plein d'animosité : qu'il boit comme un trou et que ça finira par une sortie de route. Ils ajoutaient qu'il filait un mauvais coton.
Le verre à pied toujours en main, il bravait les limitations, se jouait des côtes et montait à cru les plus fameux coteaux pourvu qu'ils lui fussent servis sur un double plateau. Sa descente prenait du relief afin de siffler en roue libre toutes les appellations qui évoquaient une pente. Il ignorait alors que la sienne n'annonçait rien de bon pour la suite et qu'il était attendu au prochain virage.
Il vira en effet non pas dans une courbe dangereuse mais autour d'un ballon qui changea de couleur devant des policiers sur les dents. Il se retrouva dans un panier à salade qui le conduisit en cellule de dégrisement. Il eut alors tout le temps de se refaire un peu la cerise, profitant de cette accalmie pour vider son bidon et sa morgue.
Il rêvait de porter le maillot à pois, il se retrouvait privé de points pour le grand prix de la montagne. Le nez dans le guidon, c'est désormais à bicyclette qu'il lui fallait se rendre au travail. Sa bonne descente ne lui ayant jamais permis de se maintenir en jambe, il suait sang et eau dès que la route prenait quelques degrés.
Il se dit qu'il lui faudrait retenir la leçon, cesser à l'avenir de sucer les roues de ses acolytes alcooliques. Il se promit tempérance et abstinence afin de se remettre en selle et ne plus sortir du cadre. Mais bien vite, le naturel revint au galop quand il se retrouva crevé au milieu de son trajet. Une auberge l'invita à faire halte, il y fonça tête baissée avant que de la relever fièrement non pas sur la ligne d'arrivée mais au comptoir.
La bonne descente lui redonna confiance en lui. Il levait les bras au ciel pour saluer ce qu'il considérait comme un exploit. Dans l'estaminet, les connaisseurs de la pratique l'encouragèrent à pousser plus loin encore sur les pédales qu'il avait tendance à perdre totalement. Il se laissa griser par la vitesse à laquelle il sifflait verres et refrains.
Ce fut le coup fatal. Il perdit totalement le contrôle de sa machine, se laissa embarquer dans de folles cabrioles, buvant jusqu'à plus soif sous les applaudissements de malandrins tout disposés à le pousser dans le décor. Ce fut au détour d'un cassis qu'il reçut le coup de pied de l'âne. Il sentit une violente douleur dans la poitrine avant que de s'effondrer dans un dernier souffle.
Sur l'écran de télévision qui trônait dans le bar, les coureurs du tour de France dévalaient la route sinueuse d'un col à une vitesse vertigineuse. C'est eux qui avaient une bonne descente et non pas ce malheureux qui avait pris pour lui les encouragements et les exclamations des clients de l'endroit.
Cette confusion lui fit faire son dernier trot, sa dernière échappée belle dans les vapeurs de l'alcool. Il avait pris de l'avance sur ses camarades, il ne serait plus jamais rejoint puisqu'il avait franchi une ligne d'arrivée dont on ne revient pas. On le porta en terre, une lanterne rouge accrochée à sa bière pour l'édification de ses camarades de folles équipées qui restaient encore en course. Sur sa tombe on grava : « Il avait une trop belle descente qu'il dévala à tombeau ouvert ! »
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