Dragons de chez-nous

Nos monstres intérieurs.

Ne chinoisons pas ...

 

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Orléans célèbre le nouvel an chinois, deux dragons aimables et un rat géant réalisés avec brio par l’amie Caroline et les élèves du collège Jean Rostand et du lycée Benjamin Franklin font cortège dans la cité. Naturellement, comme il est bon de ne pas perdre notre culture dans l’habituelle lessiveuse de la mondialisation, je reviens pour vous sur les monstres de nos rivières.

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Tout comme nos dragons chinois de l’heure, les animaux fantasmagoriques surgissent toujours quand le pouvoir a besoin d’asseoir son autorité tout en chassant l’hydre du passé, la bête redoutable des cultes anciens. Dans l’orléanais, le loup joua ce rôle à partir de 1130 avec l’Orme au loup de La Chapelle-Saint-Mesmin et revint régulièrement hanter les esprits à chaque période trouble de l’histoire. De là naquit la légende de la bête d’Orléans ou de Gidy dont nous reparlerons dans une conférence le 1er février à 14 h 30 à la médiathèque d’Orléans en compagnie d’éminents spécialistes…

Mais revenons à nos petits bêtes à feu. Le dragon n’est certes pas un nouveau venu en bord de Loire. Il fait sa première apparition avérée face à la divinité gauloise Sucellos dont le nom signifie « celui qui frappe fort », le célèbre dieu au maillet. Représenté avec un long maillet à double tête qui possédait la vertu de tuer ou de ressusciter, il porte également une hache, arme avec laquelle il alla tuer la Coulouvre, monstre effrayant qui terrorisait la Loire du Forez. On le trouve représenté dans l'église de Rozier-Côtes-d'Aurec derrière l'autel, sur un chapiteau. Un serpent passe par sa bouche pour célébrer son exploit. C'est une divinité de la nature, protecteur des forêts, représentée vêtue d'une peau de loup (il n’est jamais loin celui-là aussi).

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À l’entrée de cette église, deux loups sculptés sur des chapiteaux accueillent les fidèles dans cet édifice consacré à Saint Blaise qui dans la légende dorée était évêque en Arménie. Nous avons là une figure païenne recouverte d'un vernis chrétien, Sucellos laissant la place à ce « Loup » qui en breton se dit « bleiz ». Nous sommes là à la période celte qui précède largement l’arrivée des romains. Sucellos est également représenté avec un tonneau autour du cou, il est le patron des amateurs de Bière dans l’est et l’inventeur légendaire du tonneau. On ne prête qu’aux riches.

Le dragon a connu avec la Paix Romaine une longue période d’inactivité. Un pouvoir fort n’a pas besoin de s’encombrer de fariboles issues d’une autre culture, il impose la sienne sans coup férir et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. C’est au départ des cohortes romaines que surgissent du passé les croyances et légendes celtes. Clovis qui veut imposer sa domination sur le territoire saisit le prétexte du catholicisme auquel il vient de se convertir, pour régler son compte à la bête hideuse du paganisme.

Le moine cénobite Mesmin en 511, précisément au moment d’un concile qui se tient dans la ville d’Orléans va traverser la Loire, venant de l’abbaye de Micy, pour trucider le dragon de la grotte Béraire. Le miracle devant permettre la conversion de tous les ligériens. Hélas ceux-là sont rétifs encore, il leur faut d’autres prodiges pour s’agenouiller devant le nouveau Dieu. Qu’à cela ne tienne, Clovis et ses conseillers en communication ne sont pas avares de prodiges.

En 520, Liphard accompagné de son disciple Urbice, viennent vivre leur amour de Dieu en ermites du côté de Meung-sur-Loire. Un monstre épouvantable, une Coulouvre (tient elle surgit du passé Celte), sème la désolation entre Loire et Mauves, dans un marais infect. Ces deux anciens pensionnaires de l’abbaye de Micy, une institution remarquable, l’époque étant propice à la béatification, tuèrent le monstre en lui faisant avaler non pas une couleuvre mais un bâton. Ils obtinrent eux aussi la récompense suprême.

Cette belle promotion toucha 26 des 30 moines cénobites de l’abbaye de Micy (on s'interroge sur les travers des quatre oubliés). Outre Eustache et Mesmin, saint Avit, saint Théodemir, saint Doulchard, saint Lyé, saint Fraimbault, saint Urbice, saint Sénard, saint Amatre, saint Calais, saint Pavas, saint Viatre, les deux saints Léonard, saint Rigomer, saint Liphard, saint Dié, saint Eusice, saint Almire, saint Ulphace, saint Romer, saint Ernée, saint Front, saint Gault et saint Brice démontrèrent au peuple crédule la puissance d’une foi miraculeuse.

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Clovis n’en resta pas là, même à titre posthume. Il fallait couvrir toute la région placée sous sa domination. C'est sa belle-fille, Radegonde, qui en 550 enfonça le clou de la croix. Une bête immonde s’était réfugiée dans les sous-sols du monastère Sainte Croix en bord de Vienne, un établissement réservé aux femmes dirigé par la future sainte. Régulièrement, des sœurs disparaissaient quand elles descendaient dans les caves, là où étaient conservées leurs précieuses réserves.

La matriarche de l’abbaye, Sainte Radegonde, voulut mettre un terme à l’hécatombe. Elle constitua parmi les survivantes un groupe de sœurs courageuses. Elles bénirent du pain, s’emparèrent de cierges et descendirent l’escalier sinueux qui s’enfonçait dans les profondeurs terrestres. Une atmosphère malsaine régnait dans les entrailles de l’abbaye.

Portées par leur foi, chantant des psaumes, les nonnes allaient vers leur destin. Les moinesses se placèrent toutes derrière la Sainte qui ne vacillait pas. La créature hideuse apparut alors devant Radegonde, le monstre se dressa de toute sa hauteur et ouvrit grand la gueule pour dévoiler une rangée de dents acérées et longues d’une coudée chacune. La Sainte traça un signe de croix sur le pain qu'elle lança par petit morceaux au monstre. La créature le mangea et mourut alors dans d'affreuses souffrances avant que de disparaître en fumée en lançant un cri de douleur si aigu que les murs de l’abbaye tremblèrent.

La région n’en avait pas assez. Les païens ne sont pas faciles à convaincre. Il fallut encore sortir du chapeau à sornette un nouveau dragon dans le marais noir, là où à l’époque, la Loire se perdait en d’innombrables bras avant de se jeter dans l’Océan. Un autre Lyphard, avec un « y » celui-là s’opposa dans ce même siècle à un dragon qui s’était spécialisé dans la bergère vierge de son état.

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La terreur régnait dans toute la contrée si bien que hommes, femmes, enfants abandonnent leur gîte pour fuir le monstre sanguinaire à la gueule de feu et aux yeux de braise. Afin d'obtenir un simulacre de paix, la population se voit contrainte d’accepter les conditions épouvantables du dragon : chaque année il faut lui offrir une jeune fille vierge pour qu’il s’en repaîsse. Un jour, un ermite affronte la bête démoniaque des marais de la Brière. Il lève son épée, d'un geste violent manque le monstre et fend une énorme pierre. Il frappe une seconde fois, la lame étincelante cette fois tranche la tête hideuse du dragon. Aujourd’hui encore, la célèbre Pierre Fendue est visible au lieu-dit "La Butte de Bombardant".

La liste des Saints Sauroctones (ceux qui tuent la bête) nombreux en bord de Loire est assez fournie en plus de ceux déjà cités : Saint Mauronce débarrassa Saint-Florent-le-Vieil en Anjou, d'un dragon monstrueux, Saint Florent élimina le dragon de Saumur, Saint Béat ou Bié, Bienheuré, tua le dragon de Vendôme au bord du Loir, Saint Dié (ou Dyé) tua le dragon de Saint-Dyé-sur-Loire. Saint Wrain ou Véran vint à bout du dragon de Jargeau (Le Jargolium ou Gargolium).

Si la concentration des Dragons est étonnante dans le Val d'Orléans, qui s'étend en amont et en aval de la cité Johannique, de la ville de Jargeau à celle de Meung-sur-Loire, elle n’est pas spécifique à la Loire. Nous trouvons des légendes de dragon le long de nombreux cours d’eau d’Europe. Le monstre et la rivière ont une analogie de forme, de mystère et de terreur.

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Ajoutons encore deux des trois saints qui soufflent des voix à la Pucelle, d'Orléans, à savoir l'Archange Saint Michel qui combattit le Dragon de l'Apocalypse et Sainte Marguerite d'Antioche dont la légende raconte qu'elle est sortie indemne du ventre du dragon qui l'avait engloutie. Quant à sainte Catherine d’Alexandrie qui susurre à l’oreille de Jehanne à Domrémy, elle n’a pas de relation attestée avec le dragon même si la pauvre Jehanne finit sur le bûcher. Orléans n’avait donc pas besoin d’aller quérir le Dragon Chinois pour célébrer un animal mythique totalement ancré dans notre histoire locale. D’autant plus que dès le Moyen-Âge, à l’abbaye de Fleury (Saint Benoît)il y avait 3 fois l’année ( Rameaux, Samedi Saint & Ascension) une procession précédée de l’effigie d’un dragon ailée portée au bout d’une perche. Mais ne chinoisons pas et célébrons comme il se doit le nouvel an Chinois.

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Monstreusement vôtre.

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