Deux coqs de combat.

À couteaux tirés.

Un univers impitoyable ...

 

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Il est une petite histoire de sagesse qui raconte ceci : «  Un sage se promène dans la campagne et croise une oie qui vient vers lui totalement affolée : «  Notre bon maître, c’est terrible, dans notre basse-cour, une poule a trouvé un couteau ! ». Le sage la rassure, cherche à la calmer en lui disant alors :« Pour l’heure, rien n’est grave. Ce serait plus terrible encore si c’était un humain qui avait découvert cette arme redoutable ... »

Chacun jugera de la fable selon sa foi en l’humanité. J’ai quant à moi bien envie de relier cette petite fantaisie à la grande farce qui préoccupe les drôles d’animaux qui vivent dans ma volière. Il se peut qu’ils finissent par me voler dans les plumes, qu’importe, je profite pour en ramasser une et vous éclairer sur la tragédie qui oppose deux redoutables coqs de combat de l’orléanais, volaille qui du reste a hérité d’un label rouge.

J’ignorais jusqu’alors l’origine de la couleur de cette distinction jusqu’à ce que je découvre nos deux belligérants, au milieu de la basse-cour, faisant grand tapage pour conquérir le cœur de la cane Jeanne. Tous deux sont sur le pied de guerre ; le bec acéré, la crête hérissée, les ergots effilés, les plumes gonflées. Ils se toisent, se provoquent, se fixent du regard, cherchent à impressionner les poules et les poulets qui les entourent.

La bataille sera imminente, la vieille Jeanne n’en croit pas ses yeux. Ces deux-là se battent pour elle. N’ont-ils donc pas compris que la barrière de l’espèce est une donnée immuable de la nature ? Chez les humains, on peut s’amuser à changer de genre, de partie ou bien de visage, toutes les fantaisies sont dans leur nature mais pas chez les animaux. Ces deux-là sont pitoyables et Jeanne détourne le regard, horrifiée par la bataille qu’ils vont livrer pour ses beaux œufs.

Jeanne se souvient pourtant, non sans émotion, quand ses deux poussins sont venus au monde, jumeaux sortis du même œuf, l’un avait immédiatement pris le pas sur l’autre. Ils avaient grandi sans se soucier de leur mère poule. Ils étaient toujours dans ses jupes, lui faisant un cour éhontée, jusqu’à ce que le plus petit mais sans doute le plus fort, ne devienne le roi de la place.

Les premières années furent merveilleuses. L’entente régnait autour de Jeanne même si une pintade agressive jouait parfois l’épouvantail pour effrayer les poussins de l’année. Rien de bien grave tant les envolées de la dame tombaient lamentablement dans l’eau de la mare. Le coq dominant avait toute confiance en son jumeau, son aile droite en somme, celui-ci se montrant loyal et dévoué. Dans la basse-cour, la concorde était de mise.

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Puis, un mal sournois tomba sur le dominant. Ses plumes perdirent de leur brillant, sa crête se ternit, les forces lui manquaient. Il préféra se mettre en retrait, se cachant dans le poulailler pour échapper à la curée , il ne voulait par finir dans une cocotte fût-elle en fonte. Il confia les clefs de la ferme à son jumeau, son frère de grain, son alter-ergot en toute confiance.

C’est justement le grain qui fut fatal à son dauphin soudainement intronisé. L’appétit, la griserie du pouvoir, les belles poulettes eurent raison de sa santé et de sa probité. Il perdit la tête, se prenant pour une prince des mille et une nuits, voyageant en tapis volant. Hélas, il usa d’un tapis Persan, connut un terrible trou d’air et fut victime de l’attaque sournoise d’un canard déchaîné, amoureux négligé de la Jeanne.

Pendant ce temps, bien à l’abri des regards et des turbulences, le premier coq se refit la cerise. Il retrouva son mordant, ses forces et son envie de séduire une fois encore la vieille Jeanne. Ce revirement soudain eut raison de ses promesses de laisser pour toujours la direction de la basse-cour. Son frère jumeau, un temps son second, ayant goûté avec délice les privilèges de la place, ne voulait plus lui céder la primauté. L’affrontement aura lieu, c’est inévitable.

La bataille fut sanglante si bien que l’un d’eux, d’un coup bas se retrouva chapon. Son prestige en fut immédiatement réduit à néant, les belles poulettes cessèrent de l’admirer, il n’était plus rien. L’autre, amoindri par la bataille risquait lui aussi de tout perdre. Fort heureusement dans la basse-cour, les rivaux dignes de ce nom, manquaient cruellement à l’appel.

Un col vert tenta bien de montrer ses muscles tandis qu’un renard rusé cherchait à pénétrer dans l’enclos sous couvert de roueries et de grimaces. Tirant les ficelles dans l’ombre, le goupil feignait de n’avoir aucune ambition. Dans tout ce ramdam, la seule certitude résidait dans l’absence de femelle pour tenir le haut du pavé. Seuls les mâles de l’endroit visaient la cime du tas de fumier.

La vieille Jeanne en était convaincue, une fois encore il lui faudrait se résoudre à supporter un coq empâté, elle aimerait pourtant enfin avoir une poule, une amie qui saurait mieux la comprendre, avec qui elle pourrait caqueter en toute confiance. Hélas, il semble que de toute éternité, ce soient les mâles qui se préoccupent de la parade, roulent des épaules et chantent pour épater la galerie et tout le poulailler.

Volaillement leur.

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