Conte dominical
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Il advint lors de cette couvée que Saturnine, une dame canard habituellement fort maternelle, eut la surprise de pondre 13 œufs, de quoi se faire un sang d'encre quand, comme cette charmante femelle col-vert, on est superstitieux. Elle ne manqua du reste pas de mettre en application ses craintes en observant méticuleusement l'ordre dans lesquels allaient éclore ses petits.
Quand le treizième finit à son tour par sortir de son œuf, il fut marqué du signe du destin. Pour celle qui l'avait enfanté par l'entremise du reste d'un mâle de la pire espèce puisqu'il s'était passé de parade nuptiale et de son consentement pour prendre de force celle qui lui servirait à assouvir son vice. Une fois son désir non partagé comblé, le malotru prit ses ailes à son col pour aller batifoler de la sorte plus loin.
Pour la pauvre mère, il ne suffisait pas d'avoir treize rejetons, il lui fallait de plus se débrouiller seule dans l'éducation de cette troupe conséquente et toujours en péril sur cette rivière aux multiples pièges. Elle allait vivre des moments difficiles, elle n'en doutait pas une seconde d'autant que son petit dernier était né avec un bec de lièvre. La chose n'est certes pas banale mais était sans doute provoquée par tous ces individus qui vont debout sur leurs pattes arrière et ne cessent de donner du pain à des barboteurs omnivores, ce qui provoque parfois de graves malformations.
Treizième à naître et différent de tous les autres, il hérita du prénom de Judas, on se demande bien pourquoi. En dépit d'un comportement hostile assez inexplicable pour lui, notre vilain petit canard avait pour Saturnine sa chère mère, les yeux de Chimène. Quoique la chose n'a guère de sens chez les ovipares, Judas n'avait pas coupé le cordon ombilical ; manifestement il était différent. Il tentait de la suivre partout où elle allait, suivant ainsi la joyeuse troupe de ses frères et sœurs sans bien se rendre compte que sa génitrice tentait le plus souvent de l'égarer.
Toujours le dernier de la file indienne, Judas n'ignorait rien de la mécanique des fluides qui explique cette discipline dans cette petite troupe dans laquelle chacun était conscient de l'intérêt d'une telle pratique atavique. C'est ainsi qu'en chevauchant les vagues générées par la cane, le caneton qui suit obtient une réduction significative de la traînée des vagues qui devient positive, poussant ainsi le caneton vers l'avant. Cet effet bénéfique de la vague est maintenu par les canetons suivants. À partir du troisième de la file, la résistance aux vagues des individus tend progressivement vers zéro, atteignant un équilibre dynamique. Chaque individu dans cet équilibre agit comme un passeur de vagues, transmettant l'énergie des vagues à celui qui le suit sans aucune perte d'énergie.
Judas pourtant à maintes reprises ne pouvait bénéficier de cette loi de la physique. Sa mère avait dû passer le mot à sa progéniture car chacun s'évertuait à créer des remous pour troubler la progression du petit dernier, escomptant qu'il s'épuise dans les remous et finisse par abandonner la partie. Que nenni ! Sa détermination à se montrer bon fils était sa faille…
Saturnine n'en était pas à sa première portée. Elle n'ignorait pas tous les périls qui menaçaient ses chers petits. Dès le premier jour du reste, une corneille vint faire son petit déjeuner d'une petite femelle fort appétissante. Ce fut hélas le début d'un long banquet auquel participèrent un silure, une couleuvre, un brochet, un renard, une loutre, un busard des roseaux, un héron cendré, une buse, un chien, un chat et un enfant en mal de violence à qui les parents avaient eu la détestable idée de lui acheter une carabine à air comprimé.
Ce terrible banquet se déroula l'espace de quelques jours, deux semaines tout au plus. Curieusement les prédateurs pour sournois qu'ils puissent être ne s'en prenaient jamais au dernier de la bande. Par un étrange phénomène ce furent à chaque fois l'avant dernier qui disparaissait ainsi sous les yeux d'un Judas qui n'en pouvait plus. Qu'eut-il pu faire du reste pour sauver les siens, eux qui n'avaient du reste aucun regard pour lui ?
Au terme de cette hécatombe, quand Saturnine, habituée au fil des portées à devoir payer lourde note et grand tribu au cycle de la vie, se retourna, elle ne vit plus qu'un caneton et précisément le dernier de sa portée, le maudit treizième, le seul qui demeura à sa portée. Ironie du sort, il lui aurait fallu reporter toute son affection sur celui qu'elle avait honni dès sa naissance. Hélas, elle ne pouvait se résoudre à lui trouver la moindre circonstance atténuante. Pour elle, tout était de sa faute. Elle le bouda de manière ostentatoire.
Judas ne se découragea nullement. Il n'allait tout de même pas voler dans les plumes de sa génitrice sous prétexte qu'il n'était pas conforme à ce qu'elle espérait d'un canard. Le bec de lièvre malformation exceptionnelle chez les anatinés semblait être la principale raison de son rejet, il n'en voyait pas d'autre. Jamais du reste sa mère ne l'avait appelé affectueusement « mon petit lapin ». C'était pour lui le signe éclatant de sa disgrâce.
Le caneton décréta qu'il ne se lamenterait plus sur son sort. Il n'était pas du genre à verser des larmes de crocodile, surtout après la terrible série noire qui avait frappé les siens. Il lui fallait prendre le taureau par les cornes pour montrer de quel bois il se chauffait afin d'infléchir les mauvaises pensées de Saturnine à son encontre.
C'est par un coup d'éclat qui fit grand bruit dans le monde des ansériformes et bien au-delà. La saison de la chasse était ouverte et notre brave vilain petit canard, redoutait par-dessus tout ce que Saturnine avec un tel patronyme ne fut victime d'un mal qui décime ceux de son espèce ainsi du reste que les anguilles : le saturnisme.
Il tenta vainement de mettre du plomb dans la tête aux chasseurs qui se réfugiaient dans des tonnes et usaient d'appeaux pour plomber l'existence de ses pareils. Après de nombreux échecs dans ses tentatives de conciliation, Judas comprit que le dialogue était impossible. Il fallait user de grands moyens pour se faire entendre…
C'est justement en entendant un de ces tourmenteurs de la gente ailée dire à ses comparses alors qu'ils scrutaient tous à la longue vue leurs futures victimes : « Regardez-moi ce curieux canard avec un bec de lièvre, il est indigne de remplir nos besaces... ». C'est à cet instant que le vilain canard se rappela les paroles de la chanson de Chantal Goya qu'aimait à fredonner sa mère tant qu'il lui restât des survivants autres que son fils maudit : « Ce matin un lapin a tué un chasseur ! ».
Judas se dit qu'il pourrait faire d'une pierre deux coups et qu'à bien y regarder, du lièvre au lapin, il y avait grande similitude. Il s'empara sans coup férir d'un fusil laissé dans un véhicule et tua son premier chasseur, sauvant dans l'instant Saturnine qui était dans la ligne de mire. De cet exploit mémorable, il ne tira aucune gloire mais eut l'immense bonheur d'acquérir enfin l'affection d'une mère jusqu'alors fort ingrate.
Cet exploit retentissant fit la une de tous les canards du pays. La presse, toujours friande de telles anecdotes, fit ses choux gras de cet homicide que nombre de défenseurs de l'environnement qualifiait de légitime défense. Le débat fit rage dans le pays et fut même évoqué lors des questions au gouvernement dans le parlement. L'émotion citoyenne tourna à l'affaire d'État ce qui laissa le premier ministre sans voix, ne sachant sur quel pied danser.
La palme des titres ironiques revenant ça va de soi à un hebdomadaire satirique au nom prédestiné qui titra : « La transe des canards cloue le bec du premier ministre ! » Ainsi se termine de manière fort heureuse cette histoire qui a laissé beaucoup de cadavres sur son chemin. Treize en tout et pour tout, ce qui naturellement n'est pas de nature à rassurer les superstitieux de tous poils et de tous plumages et provoqua la chute d'un gouvernement qui de toute manière avait du plomb dans l'aile dès sa constitution.