Pas tout à fait le tonneau des Danaïdes
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N'allons pas jusqu'à prétendre qu'il s'agisse là du syndrome de Diogène mais nombre d'individus aiment accumuler toute sorte de choses sans pour autant se couper du lien social ni même renoncer à une hygiène corporelle convenable. On les repère néanmoins lorsqu'ils prononcent cette phrase qui les inscrits immanquablement dans les adeptes de la syllogomanie : l'accumulation pathologique de tout ce qui un jour lointain et probablement incertain pourrait servir.
Il est fort probable de trouver la plus grande cohorte des adeptes de la chose parmi les bricoleurs forcenés. Ceux-là ont l'art de conserver une multitude de pièces, outils, objets qui un jour ou l'autre permettrait de faire la soudure ou d'achever une réalisation exceptionnelle. Ils ont besoin d'un grand garage, d'un atelier, d'une remise ou d'une pièce consacrée à ce capharnaüm titanesque dans lequel, comme par miracle, ils parviennent à retrouver la perle rare, abandonnée là il y a plusieurs années.
Si par malheur ils ne disposent pas de place dans leur demeure, ce sont les extérieurs qui souffrent de cet ensemble si hétéroclite qu'il passe aisément aux yeux effarés des voisins pour une canche. Ils sont alors fort mal vus d'un voisinage qui goûte fort peu la dimension visuelle de ces monticules inesthétiques.
Ceux-là sont des adversaires résolus de l'usage de la déchetterie. Jeter leur fend le cœur et non contents de satisfaire à cette exigence de vide, ils viennent se mêler de ce que mettent au rebut voisins et amis, prélevant insidieusement ce qu'ils veulent sauver de la destruction. Si ces braves accumulateurs le pouvaient, ils inspecteraient les coffres ou les remorques des véhicules devant ces établissements de salubrité publique.
Parfois, ils virent leur cuti en devenant brocanteurs du dimanche. Ils font alors étalage de leurs trésors dans des bric-à-brac qu'on nomme vide greniers. Mais c'est là une bifurcation exceptionnelle car la plupart du temps, dans ces endroits, ce sont eux qui arpentent au petit matin les allées de l'endroit à la recherche de ce qui pourrait encore leur servir.
À l'instar de Georges Brassens bien des épouses qui s'arrachent les cheveux devant pareilles montagnes insalubres de ferrailles et autres matériaux divers et parfois avariés pourraient chanter : « À mon dieu quel malheur d'avoir un mari bricoleur ! », pour peu que la syllogomanie fasse rage dans la maison. Puis se ressaisissant, elles réclameront un aménagement ou une installation qui sera réalisée promptement avec les immenses moyens du bord.
Par contre, dans les maisons où nul outil ne vient jamais donner la main à la pâte, pareille demande risquera fort de rester lettre morte. Il faudra alors se résoudre à débourser d'une manière ou d'une autre pour être servi. Le plus sage pécuniairement parlant étant de courir des ressourceries ou bien les dépôts Emmaüs à moins qu'il ne faille faire un achat conséquent. C'est alors qu'on se désole de n'avoir pas d'or dans les mains pour faire soi-même ce dont on a besoin.
C'est alors qu'on se tourne vers ces curieux amis dont il y a peu on se gaussait en haut de ce billet pour réclamer leur intervention. Ainsi, toute honte bue, le persifleur d'opérette devra avaler son orgueil en disant à son tour : « Avoir un ami bricoleur, ça peut toujours servir ! ». Puis, après avoir fait cette démarche, le rouge aux joues, il se mettra en cuisine pour honorer ces artistes de la débrouille, ses magiciens de la boîte à outils et ses explorateurs de leur trésor secret.
La syllogomanie peut bien porter un drôle de nom, elle n'en demeure pas moins fort utile et je prie mes camarades d'accepter mes plus plates excuses afin qu'il pardonne mon ironie douce-amère à leur propos.
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