La question du jour :
Peut-on encore s'appeler Adolphe ou Nicolas ?
Pour léger et jubilatoire qu'il soit, le film « Le Prénom » pose parfaitement le délicat problème que rencontrent tous les parents au moment d'accoler, pour la vie, un prénom à leurs rejetons. Nous voyons passer les effets de mode, les choix tirés des feuilletons ou des séries américaines, les vagues folles aux consonances terribles, le retour de quelques glorieux anciens qui soudain perdent leur côté désuet pour devenir du plus bel effet.
C'est une bien étrange loterie à laquelle nous condamnons nos enfants comme nous le fûmes nous même pour de bien obscures raisons. Qui a honoré la mémoire d'un proche disparu, un oncle, une grand-mère, et s'est retrouvé affublé d'une étiquette passablement démodée, sait de quoi je parle. Qui a partagé avec la moitié de sa classe le même prénom issu d'une vague absurde de semblables, devine qu'il n'est pas aisé de se démarquer de la masse.
Le prénom vous colle à la peau tout aussi surement qu'une verrue sur le bout du nez. Pour les uns, ce n'est pas grave quand pour les autres, cela se transforme en une souffrance de chaque instant, un poids qu'il faut traîner, un sujet de moqueries, de grivoiseries ou de farces absurdes. Demandez-donc aux Thérèse toutes les rimes insupportables qu'elles ont du subir toute leur existence. Plaignez tout autant les Véronique, les Angélique et autres Monique qui subirent pareilles vilénies graveleuses.
Le prénom c'est aussi la porte-ouverte au surnom, l'inévitable raccourci pour les choix composés ou qui dépassent les deux syllabes réglementaires. Vous voilà réduit à l'état de pitre ou de bouffon, vous devenez la caricature de vous même, contraint de jouer le rôle qui vous impose votre Nanard, Dudu, Paulot et autre Babou. Le surnom est la plaie absolue, l'effacement de la personnalité profonde au profit d'une façade imposée. Je vous en conjure, n'usez jamais de cette facilité que vous pensez aimable et qui vire toujours au cauchemar.
Le prénom mixte, fort ambigu prête à confusion et n'est pas simple à porter. Celui-là vous joue des tours d'autant plus que certains ne différent pas dans les deux formes. Ils rendent incertain celui ou celle qui ne se repère pas à la seule lecture de sa carte de visite. C'est le double jeu du genre et du flou, et cela n'est jamais très on pour se faire un prénom dans la vie.
Puis il y a les prénoms estampillés par l'histoire au premier rang desquels Adolphe brille des mille feux de l'enfer et de la monstruosité. Il n'est plus possible de s'appeler ainsi, l'abominable autrichien a fait un « Anschluss" sur cette appellation. Vous ne sauriez vous appeler ainsi sans vous voir responsable des millions de victimes de votre si peu glorieux prédécesseur.
Mais d'autres encore sont de lourds héritages. Joseph, Bonaparte, Joséphine, Attila, Clovis ont laissé des traces dans le passé qui ne sont pas simples à endosser. Il en sera certainement de même de ce Nicolas de triste mémoire qui s'apprête, je l'espère, à disparaître de nos pensées. Porter de tels prénoms, c'est faire un pacte avec l'histoire ou plus sûrement le diable.
Vous pouvez alors voguer vers de nouvelles fantaisies. Le prénom marque, fleur, fruit ou bien voiture s'endosse sans grande difficulté. Il vous condamne cependant à sortir du rang, à n'être que de saison puis à flétrir quand le temps est venu de l'oubli. Il faut alors belle et forte personnalité pour conserver bonne figure quand il faut répéter sans cesse ce que les autres ne saisissent jamais du premier coup.
L'étrangeté du prénom est une autre marque de notre temps. Elle est naturelle quand c'est une évocation des origines, elle devient déplacée quand il ne s'agit que d'une passade pour des parents voyageurs ou amateurs d'exotisme. Il faut savoir d'où l'on vient pour aller son chemin. Un prénom c'est une belle manière de se déclarer de sa terre. Qu'importent les saints du calendrier, nous n'en avons cure, le prénom c'est d'abord le baptême avec une histoire qui se prolonge.
Je suis bien aise de n'avoir plus à choisir un prénom pour l'enfant à naître. Lourde est cette responsabilité et ingrate est la tâche. Le plus souvent, je crains que l'on n'y satisfasse pas grand monde à commencer par l'intéressé lui-même et tout l'entourage qui a, forcément, un avis contraire. Mais ce qu'il faut savoir surtout, c'est que la plus sage précaution est de ne jamais dévoiler son choix avant la naissance, ainsi vous gagnerez en tranquillité !
Prénomement vôtre.