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Billet de blog 30 juillet 2025

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Deux proies, deux postures…

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Le jouet et la bête !  

Illustration 1
© Leonhard baldner

Entre le silure et le loup se joue depuis peu la pantomime de nos perversions et de nos craintes ancestrales, le tout agrémenté des contradictions qui font le sel de nos existences. Je vous laisse juge de ce que cet incipit, qui ne fera sans doute pas date, même si je le lisais de bonne heure, a la prétention de vous mettre en appétit… La suite ne sera que pour la bonne bouche pour ceux qui ne seront pas rebutés par un tel préambule.

Maurice, un solide quinquagénaire aime tout autant la chasse que la pêche, lui que des urbains qualifieraient aisément de rural indécrottable, surtout s'ils ont une petite sensibilité environnementale de bon aloi. Eux aussi ne sont pas à l'abri de la contradiction et souvent d'un mépris fort peu patelin.

Maurice ce jour-là se rendit sur une célèbre mouille de Loire pour satisfaire à l'un de ses passe-temps favoris. Il avait la réputation d'être aussi bien une fine gaule qu'une bonne gâchette. Il allait nous en faire la démonstration de manière spectaculaire au cœur des plus beaux méandres de notre belle rivière.

Ayant tendu ses lignes pour prendre un carnassier, il espérait sortir de l'eau un de ces gigantesques monstres qui hantent désormais les modestes hauts fonds de l'endroit. Il était confiant car il avait une connaissance des lieux qui lui autorisait les plus grands espoirs. Il ne fut d'ailleurs pas déçu…

Après deux heures d'attente, un départ spectaculaire se déclencha sur une de ces lignes. Il prit la peine de remonter les deux autres pour être tout à son aise durant le combat qui s'annonçait redoutable. Il avait noté certains indices qui ne trompent pas un spécialiste comme lui et se préparait à une lutte dantesque.

Ce fut le cas durant plus d'une demi-heure. La canne ployait dangereusement et Maurice ahana sous l'effort, se demandant toujours s'il allait sortir triomphant de cette rude bataille. Il ne doutait plus désormais d'avoir ferré un silure de taille colossale. Il n'avait jamais été aussi heureux, il matérialisait là une quête qu'il menait depuis quelques années.

Après bien des efforts, il finit par sortir vainqueur de son bras de fer. Il n'était pas seul car un tel exploit ne supporte pas la clandestinité, tout au contraire. Il demanda à son comparse de le photographier avec sa fabuleuse prise. Pour se faire, il s'offrit un bon bain pour poser à côté de celui qui lui avait donné tant de peine.

Pour la postérité, la photographie n'était pas suffisante. Il mesura l'animal : 2 m 45 ce qui en faisait un des plus gros pêché dans le secteur et il le pesa pour compléter son tableau de chasse : 55 kg. Fort de ces mensurations, il envoya la photographie à la Planète entière par l'intermédiaire d'un réseau social friand de telles prouesses avant que de relâcher son partenaire du jour. Maurice est un adepte du « no-kill » expression solognote qui caractérise les défenseurs de la vie.

Illustration 2
Estampe 1868

La nuit commençait à tomber quand derrière lui, dans les Varennes, là où un troupeau de mouton paissait tranquillement jusqu'alors, un grand remue-ménage se fit dans la troupe ovine. Maurice en bon chasseur perçut une sourde menace qui ne lui disait rien qui vaille. Il laissa ses cannes à pêche sur le bord pour aller chercher son fusil qui demeurait toujours dans son véhicule ; on ne sait jamais.

Il se posta à contre-vent puis avança lentement au sein des bêtes qui étaient totalement en panique désormais. Il eut l'intuition que cette journée serait pour lui marquée d'une pierre blanche. C'est à pas de loup qu'il s'approcha de cette bête légendaire qui avait fait son retour dans la région. Pour Maurice, il n'était pas question de faire de quartier. Il fallait sauver la vie des pauvres moutons.

Enfin, il le vit. C'était effectivement, pour le peu qu'il en savait un loup de fort belle taille qui devait peser plus lourd que le silure de sa prise précédente. Il allait faire coup double, un exploit qui allait lui valoir les honneurs de la presse et les félicitations du monde des éleveurs. Quel jour de chance !

Illustration 3
© Friedrich Specht

Il fit feu sans coup férir et sans le moindre remord. La bête tomba dans l'instant, terrassée par la chevrotine. Une nouvelle fois, il posa pour la postérité avec un animal qui pesait lui aussi 55 kg. Une fort belle prise celle-là encore dont il avait tout lieu de se réjouir. Il connaissait là son jour de gloire…

Curieusement, si dans le premier cas, la bête avait été relâchée, cette fois, il n'avait eu aucune pitié ni aucun remord pour l'abattage d'un monstre qui devait être éradiqué de la terre. Maurice ignorait toutes les légendes venues du Danube qui évoquaient le silure à l'instar du loup de nos campagnes d'autrefois.

Les mêmes fantasmes, les mêmes fariboles, les mêmes angoisses. Mais ici, l'énorme poisson n'était qu'un objet de loisir, une proie pour le plaisir tandis que le canidé en peu de temps, avait réveillé toutes les terreurs d'autrefois. Une fois encore, la photographie du trophée fit son effet sur la toile jusqu'à ce qu'un spécialiste du loup, un certain Jacques B s'indigne que l'homme puisse avoir confondu un chien et un loup.

La chose tournait à la déconfiture du bonhomme qui ne s'interrogea jamais sur la contradiction manifeste qu'il pouvait y avoir dans son comportement. Je ne peux l'en blâmer, nous ne sommes que le fruit des grandes tendances qui façonnent l'opinion publique et ses pratiques. Il n'y a guère de cohérence dans nos actions surtout quand la notion de loisir entre en jeu.

Je crains que nombre de lecteurs ne restent sur leur faim sur un épilogue qui pose bien plus de questions qu'il n'apporte de certitudes. C'est là la vocation des raconteurs d'histoires que de confier à ses lecteurs ou ses auditeurs le soin de se faire leur propre opinion. Si jamais vous entendez que l'on mâche le travail, tournez-vous donc vers les médias, ils pensent pour vous.

Illustration 4
© Joseph Scholz

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