Narcisse

Parler, c'est comme mourir…

Le sauvage blanc

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Il me prend l'envie de m'emparer d'un livre : « Ce qu’il advint du sauvage blanc » de François Garde aux éditions Folio, pour en raconter son histoire. J'espère que je vous transmettrai l'envie de sa lecture sans trahir ni le récit ni l'auteur.

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Il s'appelait Narcisse, né à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, il était le cadet d'une grande fratrie. Ce qui lui laissait que peu de chance de rester au pays. Son père, modeste sabotier, ne pouvait transmettre son métier qu'à son aîné. Narcisse étant de trop en ces temps difficiles d'avant la Révolution. Seuls les métiers de la mer ou ceux de la guerre pouvaient lui offrir une modeste place au soleil.

Narcisse n'avait pas quinze ans quand il embarqua à bord du Saint-Paul, un bâtiment qui allait faire commerce vers les lointaines terres australes. Simple mousse au début, il franchit rapidement les échelons avant de devenir un barreur d'exception et un marin aussi solide que bon camarade. Trois années plus tard, il ne connaissait plus que la rumeur de la mer et parfois les aventures sordides des tavernes à marins pour de trop brèves escales.

Que gardait-il en mémoire de son enfance vendéenne ? Un effacement progressif puisque sa vie désormais serait la haute mer et la promiscuité du navire. C'est du moins ce qu'il croyait quand, en ce jour, le Saint-Paul avait tenté escale délicate sur une petite île pour y quérir de l'eau. Les malades à bord avaient besoin de boire une eau plus pure que celle qui croupissait dans les barriques.

Narcisse accosta à bord d'une chaloupe avec quelques camarades et le second-maître qui dirigeait les opérations. A terre, prétextant la recherche d'une source pour aller plus avant dans l'exploration, tout en se dégourdissant les jambes, il alla trop loin, insouciant du temps qui passe…

Quand il revint sur la plage, plus de chaloupe ! Ses camarades avait rejoint bien vite le Saint-Paul ; la baie était peu profonde, la marée risquait de faire échouer le navire. Narcisse s'en voulut d'être allé seul à l'aventure sans toutefois s'inquiéter outre mesure. Le capitaine n'abandonnerait pas un homme et demain au plus tard, il renverrait une chaloupe à sa recherche.

Dix-huit ans, Narcisse attendit dix-huit longues années ! La durée même de sa vie d'avant. Sa vie qu'il avait laissée du côté de Saint-Gilles et dont il avait voulu tout oublier. Il avait trouvé une autre famille, des compagnons qui allaient nus sous le soleil et partageaient une vie si différente. Après la surprise puis l'effroi de leur rencontre, il s'acclimata, apprit une langue étrange aux sonorités bizarres et fonda sans doute une famille, même si cette notion paraissait étrangère à son nouveau peuple.

Narcisse n'était plus. Il était devenu un sauvage blanc, celui qui avait cette étrange particularité de rougir sous le soleil. Il oublia sa langue, se fondit dans les coutumes de ceux qui lui avaient offert leur hospitalité. Il était des leurs sans distinction aucune, portant les mêmes tatouages, les mêmes parures et la même nudité impudique.

C'est sur cette même plage que dix-huit années plus tard, celui qui n'était plus tout à fait Narcisse s'approcha d'une chaloupe anglaise venue faire en cette île paradisiaque une petite halte. Pourquoi avait-il fait cette démarche ? Pourquoi monta-t-il de lui-même dans la frêle embarcation ? Il ne pourra jamais expliquer cet étrange comportement.

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Jeune breton, il avait fait le chemin inverse ! Sauvage blanc il abandonnait ce qui était devenu son destin. Il s'embarquait pour une nouvelle aventure ... Les Anglais ne surent que faire de ce passager, incapable de comprendre leur langue ni même de se conduire de manière conventionnelle. Il fut bien vite abandonné à Sidney où il déconcerta tout le monde. Comment traiter celui qui, bien que blanc, se comportait comme un homme primitif, un étrange aborigène venu d'ailleurs ? En cette époque les préjugés jouaient en sa défaveur. En serait-il différemment aujourd'hui ?

Hasard ou destinée, un Français, égaré en ces terres lointaines, croisa la route du gouverneur qui lui présenta Narcisse. Celui qu'on avait jeté dans une prison faute de mieux, réagit à quelques mots prononcés en français par ce visiteur. Le gouverneur saisit l'occasion de s'en débarrasser en le confiant à un compatriote supposé. Cet homme avait quelques prétentions scientifiques, il se mit en tête de déchiffrer l'énigme qu'était devenu ce sauvage blanc. C'est de lui que nous savons le peu que je vous livre de cette histoire.

Narcisse et son ange gardien pour rentrer en France durent s'embarquer pour l’Angleterre. Durant ce long voyage, le navire essuyant une terrible tempête, se trouva en perdition. Narcisse dans la panique générale s'empara de la barre et sauva l'équipage. Il avait donc été marin... Il finit par rentrer en France, son ange gardien lui ayant, petit à petit redonné la maîtrise de sa langue maternelle.

Il finit par se souvenir de sa famille et se rendit retrouver les siens. Ils ne lui firent cependant pas un excellent accueil ; en effet, quelques aspects de son comportement n'étaient pas ceux d'un bon chrétien de souche. Son histoire cependant ayant défrayé la chronique, les gazettes en parlèrent et cela éveilla la curiosité de l'impératrice en personne qui le reçut en grande pompe.

Devant cette belle et noble dame, dans un décor fastueux, celui qui fut le sauvage blanc dévoila à son corps défendant sans doute, une partie de son mystère. Subjugué par la solennité de la réception, il se lança dans quelques confidences. « Sur mon île, je m'appelais Ango, j'avais femme et nous avons eu deux enfants ! » Puis se rendant compte du secret qu'il venait de divulguer, il se tut.

Ce fut son seul aveu. Se tenant davantage sur ses gardes, il scella à jamais l'énigme de ses dix-huit années passées à vivre comme ceux que l'on prétendait ici des sauvages. À l'impératrice qui pestait de n'en savoir pas plus, à son bienfaiteur qui voulait tirer de cette histoire un récit brillant sur les mœurs des sauvages aborigènes, il confia une seule fois cette incroyable recette de survie : « Parler, c'est comme mourir ! »

Lui qui était mort à sa vie d'avant une première fois , lui qui avait perdu l'usage de sa langue maternelle à dix -huit ans, lui qui avait découvert une nouvelle existence, une autre langue, une autre conception du monde et des liens sociaux, il ne voulait rien dévoiler de cette parenthèse incroyable. Parler, c'était faire mourir ceux qu'il avait laissés sur ce coin de terre à l'autre bout du monde. Parler c'était les perdre une seconde fois, lui qui avait déjà perdu ses parents il y a si longtemps sans jamais vraiment les avoir retrouvés .

« Parler c'est comme mourir ». Personne n'en su davantage sur la vie du sauvage blanc. Narcisse après avoir pris épouse et être devenu gardien de phare au pays, un jour, disparut à nouveau, envolé sans laisser de trace. Sans doute reprit-il la mer, ce lieu idéal pour celui qui veut se perdre à lui-même. Pour un conteur tout au contraire, « Parler, c'est offrir une parcelle d'éternité ! » Narcisse méritait bien cette offrande.

Narcisse

Narcisse.

Quelque part en Bretagne

Un p'tit gars embarqua

On lui promit le bagne

Il trouva mieux que ça

À quinze ans il devint mousse

S'embarquant sur le Saint-Paul

Il n'avait pas tant la frousse

Que des fourmis aux guiboles

En trois ans sur l'Océan

Découvrant les mers australes

Il fit des pas de géants

Se rêvant vite amiral

Hélas un jour de déveine

On l'oublia sur une île

Au tout début de sa peine

Ne se faisait pas de bile

Les années passèrent ainsi

Sans qu'il vît la moindre voile

Avec ses nouveaux amis

Il vivait sous les étoiles

Des sauvages qu'on nous dit

Allant nus sous le soleil

Lui permirent une autre vie

Dans ce pays des merveilles

Il avait femme et enfants

Oubliant tout du passé

Il vivait tranquillement

Toute mémoire effacée

Le temps s'écoula ainsi

Au rythme bien différent

De celui qu'on mène ici

Le paradis sûrement

Quand bien des années plus tard

Un bateau vint débarquer

On le découvrit hagard

Il venait d'être sauvé

C'est ce que pensaient ceux-là

Qui lui tendirent la main

Pour qu'ainsi il embarqua

Et qu'au pays il revint

Jamais il ne retrouva

Le plaisir laissé si loin

C'est sûrement pour cela

Qu'il redeviendra marin…

Quelque part en Bretagne

Un p'tit gars embarqua

On lui promit le bagne

Il trouva mieux que ça

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