Un mot totalité
Il est des mots qui viennent sui souvent dans la conversation qu'ils nous paraissent anodins. Notre « ça » est de ceux-là ! Une globalité merveilleuse, une totalité parfaite et concentrée. Le plus joli des raccourcis, la plus commode des illustrations. C'est comme ça qu'il vient à tout propos, tantôt noble, tantôt manant, souvent admiratif, quelquefois péjoratif. Se nourrissant de nos insuffisances lexicales, il meuble nos répliques sans que jamais nous lui tressions de couronnes de laurier. Qu'il me permette ici ce petit hommage, je lui dois bien ça.
Commençons tout d'abord par son aspect. Il se pare de cette cédille un peu coquine, de cet appendice fripon qui lui donne un je-ne-sais-quoi de fripon, carrément déluré. On ne chante pas assez l'originalité de cette lettre interlope, de cet entre-deux surprenant dans lequel se grime notre « c » si sérieux. J'aime d'autant plus cette cédille quand je la glisse sous un C majuscule. Il y a alors une disproportion qui me ravit entre la lettre qui s'élève et son acolyte ancré dans le sol.
Il est bref au possible, deux lettres pour tout dire et plus que ça encore ! Dans sa forme minuscule, il ne s'autorise aucune hauteur de vue. À ras de première interligne, il a pourtant la force de tout signifier sans se monter du col. Il a aussi la délicatesse de ponctuer la phrase, de la clore dans une rupture de souffle qui réclame un point final ou mieux encore, son compère à suspension.
Le sens est à la hauteur de sa perfection graphique. Il contient tous les possibles, résume bien des pensées complexes, simplifie les descriptions, concentre en deux lettres les plus élaborées des réflexions. C'est ça, c'est un condensé d'intelligence ! Après lui que dire de plus précis ?
Il s'amuse parfois à se faire double, à se glisser dans la même phrase, à redonder en cascade. Quand on dit : « Ça, rien n'est mieux que ça ! ». C'est un pas de deux, une répétition qui rétracte toute possibilité de réplique. Il a pris toute la place, de sa place minuscule. Il est la quintessence du dialogue qui se déclare impossible.
C'est comme ça que nous l'aimons. C'est pour ça que nous en usons. « C'est ça et pas autrement ! » Ici, il accepte de ne pas clore la phrase mais il ferme toute possibilité de réplique. Il est le compagnon martial de l'adjudant qui n'a pas d'idées. Il est encore l'argument décisif du professeur à bout d'argument. Il est toujours la fin de non recevoir des parents exaspérés de toujours devoir expliquer un interdit.
« C'est quoi ça ? » se demande encore celui qui n'a pas de mot à sa disposition. Le truc de notre enfance, le machin en d'autre temps est un ça éternel qui définit tout ce qu'on ne peut nommer. Il est alors un lexique à lui seul, un mot valise si grand qu'il se fait malle, semi-remorque, entrepôt en gros de tout ce qu'il faut désigner sans qu'on sache comment le faire …
« C'est ça … ! ». Il est encore l'ironie la plus subtile, acquiescement feint, la suspension de la controverse. À bout de patience, l'un des des bretteurs dégaine sa botte secrète. La voix traîne sur ce ça qui n'en finit pas de siffler sur ce « a » en extinction lancinante. Derrière lui, plus d'espoir de rebond. La moquerie a pris le dessus, il ne reste plus qu'à se taire !
« Ça alors ! ». De même quand il se place en tête de phrase. Il n'autorise guère la relance du propos. « Ça va, merci ! » ressemble à un refus de prolonger l'entretien. Rien à ajouter mon bon monsieur, ça ne m'amuse guère de bavarder avec vous. « Ça suffit ! » peut alors se dire en haussant le ton ou même en hurlant sa rage et sa colère. « Ça ne peut plus durer comme ça » double la mise et sonne la fin de la récréation.
« On s'attend à ça, avec ça ! », la réplique est cinglante, blessante, désespérante. Elle a provoqué ce débit verbeux en l'honneur d'un mot qui en apparence seulement, ne vaut pas plus que ça. Cette fois, ça suffit vraiment et je vous laisse avec ça … Si vous y avez trouvé plaisir ou simplement sourire, c'est déjà ça !
C'estcomeçaement vôtre !