L'accumulation en dessert le mystère…
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La magie de Noël se heurte souvent aux exigences des adultes. Je ne suis jamais parvenu à retrouver la magie de Noël lorsqu'au petit matin, nous nous levions, pour trouver sous le sapin quelques cadeaux, parcimonieusement laissés par un visiteur nocturne. Il y avait là un moment merveilleux à nul autre pareil, un moment qui touche à la grâce et à ces instants qui se gravent à jamais dans la mémoire…
Pour mes enfants, je ne suis jamais parvenu à leur restituer ce qui fut pour moi, un miracle survenu dans la nuit, par l'intrusion d'un vieux monsieur alors qu'ils dormaient paisiblement. Il est vrai que ces instants ne regorgeaient pas de présents. Nous ne trouvions pas une montagne de présents au pied du petit épicéa mais tout juste un paquet pour chacun d'entre-nous.
La cellule familiale se résumait à mes sœurs, mes parents et mon beau-frère. C'est ainsi que pouvait s'accomplir le rituel du petit matin puisque nous partagions tous la même demeure, fut-elle divisée en deux lieux de vie. Nulle autre personne ne venait apporter son paquet et sa revendication d'assister au déballage. Le Père Noël pouvait agir tout à sa guise sans se soucier des caprices des grandes personnes.
Pour mes enfants, il en fut tout autrement. Des cousins vinrent se mêler à la cérémonie en partageant un repas qui cessa de se dérouler dans la plus stricte intimité. Le coucher ne pouvait se concevoir sans le miracle tant attendu d'autant plus que nous devions regagner nos pénates. L'attente des adultes primait sur le besoin de mystère des enfants.
Il fallait ainsi trouver un dérivatif pour que surgissent des présents sous le sapin alors que les enfants étaient occupés à autre chose. Le déballage précédait le réveillon de la nuit précédant Noël et tenait lieu de messe de minuit sans nul autre cérémonial que la célébration d'un consumérisme qui prenait progressivement toute la place.
Je rongeais mon frein, déplorant que mes enfants ne retrouvent pas à leur tour, ces instants envoûtants d'un petit matin qui se soldait par une apparition extraordinaire. Il fallait se plier aux attentes des adultes qui entendaient participer à la fête, découvrir l'émerveillement des petits avant l'heure.
C'est ainsi que nous pouvions égoïstement passer à table et nous gaver de dinde aux marrons (bien que la dinde laissât toujours la place à une pièce de gibier) pendant que les enfants découvraient tranquillement leurs présents. J'ai toujours pensé que nous transgressions alors l'ordre mirifique de la cérémonie et qu'une grande part du mystère s'envolait ainsi.
Les années passant, le cérémonial prit d'autres formes. Le Père Noël se permettant de nombreuses entorses aux principes initiaux, afin de satisfaire les différentes demeures dans lesquelles nous passions. Cette accumulation et cette dispersion des paquets cadeaux ôtaient une grande part du mystère tout en faisant entrer malgré eux nos enfants dans ce consumérisme forcené qui confondait multitude et mérite.
Je ne suis jamais parvenu à infléchir cette dérive et pour mes petits-enfants, l'ouverture des paquets se dilue dans un calendrier qui tient compte de l'éclatement des familles. Le Père Noël, bon prince assure un service sur plusieurs jours, sans se soucier de surprendre au petit matin des enfants émerveillés
Il convient de composer avec les besoins des circonstances, des emplois du temps, des adultes tout en piétinant le rituel initial. Tout contribue à banaliser ce moment qui n'a plus rien de magique. À l’extraordinaire et au miraculeux, il convient de préférer le cumul délirant sans le moindre cérémonial. Nous courons à notre perte en agissant ainsi tout en multipliant les heures de travail pour le pauvre vieillard et ses rennes.