C Morel Darleux
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Billet de blog 4 févr. 2018

Afrin, Erdogan, les kurdes et la Turquie : démêler tout ça pour agir

Dire Afrin... Parce qu'il est souvent difficile de s'y retrouver dans le chaos du Moyen Orient pour qui ne suit pas particulièrement la Turquie et l'interminable conflit en Syrie. Et parce que la situation en est arrivée, avec les bombardements à Afrin, à un point où chacun doit être informé, dessillé, comprendre ce qui se joue, agir en solidarité et faire ce que la France ne fait pas : condamner.

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c Les Dessins de Gros © Les Dessins de Gros

C'est toujours un soulagement quand un journaliste vient confirmer une analyse et la formuler plus finement et sûrement qu'on ne saurait le faire. C'est le cas avec cet excellent papier sur les ressorts politiques de l'attaque turque à Afrin : "Avec l’offensive en Syrie, la démocratie turque connaît un nouveau recul" de Nicolas Cheviron sur Mediapart. J'en profite pour faire ce billet, car depuis des semaines il est difficile de s'y retrouver pour celles et ceux qui ne suivent pas particulièrement ce qui se passe en Turquie ou en Syrie. Et parce que la situation en arrive au point où chacun doit être informé, dessillé, pour pouvoir agir.

En résumé : le président Erdogan a tout à gagner, à un an des élections générales en Turquie, à entretenir un contexte de conflit militarisé, plus favorable à une "stabilité" du régime en place. L'offensive contre Afrin a pour objectif de couper toute possibilité de rapprochement du Rojava, redouté par Erdogan. Effet bonus, cela lui permet de museler l'opposition et sous couvert de lutte contre le terrorisme de décimer les rangs du HDP, troisième force politique du pays. 

L'état-major turc a lancé le 20 janvier l'opération "Rameau d'olivier" (sic) contre les kurdes de la région d'Afrin en Syrie. Une opération terrestre a été initiée avec l'aide de milices djihadistes et d'anciens d'al Qaeda. Des bombardements par l'armée turque ont fait plusieurs morts dans cette région déjà violemment endeuillée par Daech et la guerre en Syrie : Afrin était un des derniers havres de paix de la zone et de nombreux syriens, kurdes et arabes, de toutes nationalités, religions et cultures s'y étaient réfugiés. Un camp de 20.000 réfugiés a été bombardé causant de nombreuses victimes, principalement des femmes et des enfants, dont beaucoup de réfugiés d’Idlib.

"Nous avons combattu pour notre démocratie. Maintenant la Turquie veut la détruire" écrit Nujin Derik, Unités de protection des femmes, à Afrin en Syrie qui accuse l'armée turque de s'allier avec des 'gangsters islamistes" "affiliés à Al-Qaida".

Il faut rappeler que le canton d'Afrin est un des premiers (et seuls)  lieux en Syrie à avoir échappé en 2012 au contrôle de Bachar el Assad, créant ses propres écoles et systèmes de sécurité. Il fait partie du "kurdistan syrien", le Rojava, qui défend un projet social multi ethnique, de laïcité et de féminisme précieux au Moyen Orient, sur la base du confédéralisme démocratique de l'écologiste Murray Bookchin.

© Zero Calcare

Il faut surtout rappeler que les unités kurdes d'Afrin et du Rojava ont été en première ligne dans la lutte contre Daech, de Kobane à Raqqa, avec le soutien de la coalition internationale. Celle-ci ne peut aujourd'hui détourner les yeux de cette attaque contre ses anciens alliés, à des fins de "nettoyage" ethnique selon les propres termes de M Erdogan, qui n'hésite pas à museler les réseaux sociaux et à emprisonner en Turquie depuis plusieurs jours celles et ceux qui opposent aux bombardements sur Afrin des messages de paix.

Pourtant on assiste à une apathie spectaculaire de la "communauté internationale" (si une telle chose existe). On attend toujours que la France condamne fermement l'agression turque sur Afrin, exprime sa pleine solidarité aux populations touchées et demande l'arrêt immédiat de l'invasion turque sur le sol syrien et le retrait des troupes turques de Syrie. On attend toujours que les Nations Unies et la coalition anti-Daech prenne des mesures urgentes d’interdiction aérienne pour protéger Afrin des bombardements,et mette en place des zones de sécurité au nord de la Syrie pour apporter une solution à la crise syrienne. Et on n'entend que de pathétiques "appels à la retenue".

Au-delà de ce qu'on en sait déjà, et de la volonté affichée de "nettoyage" de M Erdogan dans cette zone du Rojava, l'opération "Rameau d'olivier" (sic) a également pour objectif de récupérer ce territoire pour y remettre les réfugiés syriens actuellement en Turquie (et pour lesquels l'Union européenne paye la Turquie, au passage). Elle permet surtout à M Erdogan de prolonger l'état d'urgence en Turquie, de redorer le blason de l'armée et de se poser en leader politico-militaire, à un an des élections générales qui vont se tenir en mars (élections locales) et novembre 2019 (législatives et présidentielles). "Rien de tel qu'une bonne guerre pour resserrer les rangs".

J'ai posé la question sur Regards à Bernard Bolze, de Prison Insider et co-fondateur de l'Observatoire international des prisons. Sa réponse est claire : Plus de 55.000 opposants ont été incarcérés en Turquie en quelques mois, la politique pénale de M Erdogan est insupportable. Mais elle n'est évidemment ni fortuite, ni gratuite. Car cerise sur le gâteau, tout ça permet à l'AKP au pouvoir de resserrer encore la répression sur le seul parti qui résiste encore aux sirènes de l'"union nationale" et continue à dénoncer les bombardements de civils à Afrin : le Halkların Demokratik Partisi – HDP. Ses dirigeants, députés et élus - comme Figen Yuksekdag et Selahattin Demirtas dont je vous ai déjà parlé maintes fois pour être allée observer leurs procès à Ankara - sont désormais majoritairement en prison. C'est une véritable purge politique qui est en cours pour priver le HDP de ses cadres et futurs candidats aux élections. Une bonne opération pour M Erdogan si on se souvient qu'aux dernières législatives le HDP était arrivé troisième force politique du pays, et qu'il est désormais la seule force d'opposition progressiste, laïque, féministe et démocratique en Turquie.

Voilà. On en est arrivés à un point en Turquie où un simple retwitt peut vous valoir une garde à vue de 4 jours. Où des médecins sont arrêtés pour avoir appelé, au nom de leur serment de protéger la vie, à l'arrêt des combats. Où le Premier Ministre turc convoque la presse pour lui dicter le petit Manuel du bon "journalisme patriotique" en 15 points. (pour rappel, tout est là sur cet article de Mediapart)

© ACORT

Alors depuis fin janvier, les manifestations de solidarité se succèdent aux quatre coins du pays, des tribunes et pétitions sont lancées, les réseaux sociaux relayent faits d'armes et atrocités, et on suit les événements au jour le jour, avec énormément de gravité.

Voici quelques liens pour celles et ceux qui voudraient joindre leur voix pour exprimer leur solidarité et appeler la Turquie à cesser les combats.

Appel féministe de solidarité avec les femmes du Rojava

Pétition pour l'Arrêt immédiat de l'invasion d'Afrin par les troupes turques

Tribune collective de soutien parue dans l'Humanité  et relayée à l'international 

Et si vous êtes à Paris le 10 février, des tables rondes avec de précieux invités et un concert de solidarité sont organisés par l'ACORT à la salle Olympe de Gouges, à partir de 17h. Venez nombreux.

Illustrations : Les dessins de Gros et ZeroCalcare l'auteur de l'excellentissime Kobane Calling.

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