La parole aux AED

Quelle effervescence à Die, dans la Drôme ! On continue de lutter pour la gare, l’hôpital, les terres arables et voilà que le théâtre et le cinéma sont occupés et que c'est la grève chez les AED. Les assistant-es d'éducation du collège-lycée ont produit des textes et des dessins pour dire leurs revendications, leur quotidien et leur amour du métier. Celui-ci m’a particulièrement touchée.

 © AED, Cité scolaire du Diois © AED, Cité scolaire du Diois
La Coordination nationale des collectifs d'assistants d'éducation (AED) a appelé à une grève à partir du 22 mars, qui a été suivie et largement soutenue cette semaine à la cité scolaire du Diois, dans un beau mouvement de solidarité des parents d'élèves, enseignants et le mouvement d'occupation du théâtre et du cinéma.

Pour témoigner, faire comprendre et renforcer le lien, les AED ont produit un recueil de textes, dessins, poèmes qui a été diffusé aux parents et aux élèves.

En guise de contribution et de soutien, j'ai proposé de leur ouvrir ce blog et reproduis ici donc l'un de ces textes, construit en quatre volets. Un témoignage sincère et touchant. Comme pour l'illustration, la personne qui l'a écrit ne souhaite pas le signer : elle désire parler au nom de toutes et tous.

*

Je me souviens ...

De ces petites mains dépassant à peine l'encadrement de la porte du bureau.

Elles tenaient nerveusement un doudou.

Elles le trituraient même. Pauvre peluche témoin des angoisses de cette petite fille, tout juste entrée en sixième et qui, la peur au ventre, venait pour la première fois demander un renseignement au bureau de la vie scolaire. Je l'invitai à rentrer.

Et cette toute petite voix à qui il semblait si difficile de se frayer un chemin pour se faire entendre !

Je me demandais alors avec angoisse comment cette enfant allait s'en sortir dans le brouhaha de la cour, dans cet univers collégien où le bruit et les mouvements brusques nous acculent parfois.

Je me rappelle l'attention et la douceur que je lui avais consacrés.

Jour après jour, mois après mois, pour que cette arrivée soit la moins douloureuse possible.

Je vois, de temps à autre, une grande jeune fille de 15 ans, le regard un peu rebelle, le style travaillé, et qui entre de sa démarche faussement assurée au bureau de la vie scolaire.

Elle ne dit pas bonjour. Elle est concentrée sur des préoccupations bien plus urgentes. Il s'agit de demander si son prof de maths est bien là, si on aurait pas retrouvé son sac ou si on peut lui rendre son portable confisqué.

Et je revois à travers elle la petite peluche de ses 11 ans.

Je ne lui dis pas. Surtout pas ! 

Je considère avec attention tout le sérieux de sa rébellion et lui rappelle avec patience qu'il faut dire bonjour en rentrant.

Et j'excuse avec amour et tendresse le regard blasé qu'elle me lance en retour.

Et je sais, la chance qui est la mienne de voir cette jeune fille devenir femme.

*

A toi qui es absent pour "Raisons familiales" le vendredi. Je te souhaite "Bon week-end" !

A toi qui imites très mal la signature de tes parents. Il y a un cours de calligraphie entre midi et deux le mardi !

A toi qui crois que je ne sais pas où est ta planque dans ta chambre d'internat. Je sais !

A toi, le pro du saut en hauteur par dessus le portail de l'ONF. La prochaine fois, promis, je te chope !

A toi qui te fous de tout, des règles et surtout de moi. Et bien, je m'en fous que tu t'en foutes, et je te jure que je serai toujours là pour toi.

A toi qui le matin arrives en retard avec une excuse plus ou moins valable. J'aime ta créativité, j'aime ton imagination et ton regard franc qui est censé me persuader que tout ce que tu vas me raconter est la vérité, promis juré, rien que la vérité !

Il m'arrive j'avoue, si ce n'est pas trop grave, de te faire croire que je te crois. Et ainsi, tous deux satisfaits de nos petits mensonges respectifs, nous entamons notre journée.

Mais il arrive aussi que ce soit trop récurrent tes retards, pas sérieux comme excuse ou trop gros comme mensonge. Alors je me fâche et je tente de te faire comprendre l'importance de la ponctualité. Non pas que ça change quelque chose à ma vie tes retards, mais parce qu'il est important pour moi que plus tard, tout ceci ne te retombe pas dessus. Que tu puisses aller dans ta vie sereinement et en toute confiance.

A toi qui es arrivé en larmes car à la maison c'est difficile, avec les copains ça a clashé, ou parce que vraiment, être ado c'est dur.

Tu as osé montrer ta détresse, tu as livré tes secrets, tes angoisses, tes colères ou tes doutes. Sais-tu combien ces instants sont précieux ?

Tu as réussi à faire sortir tout ça et à le déposer quelque part. Et tu m'as choisie pour ça. Quel honneur ! Je m'en vais couver ce trésor. Et j'espère, j'espère vraiment avoir été à la hauteur de tes besoins. Parfois juste à l'écoute, parfois dans le conseil. Parfois je dois aussi pour t'aider au mieux, te ré-orienter vers l'infirmière, une CPE ou quelqu'un d'autre qui sera plus à même de t'accompagner.

Tu sais quoi ? Le matin, ce qui me fait me lever, c'est de savoir que si tu as besoin de moi aujourd'hui, je serai là.

*

A vous les parents qu'on voit tous les jours et ceux que l'on découvre au bout de 4 ans.

Ceux avec qui on discute au portail ou que l'on devine au loin.

A tous les parents pressés, en colère, qui parlent trop ou pas assez, qui ne répondent jamais ou qui nous appellent pour transmettre des messages relous à leurs enfants.

Aux parents en galère et qui ne comprennent décidément rien à Pronote et à ceux qui font tout bien comme il faut, oui madame, vraiment tout bien !

Les jamais contents ou ceux qui accompagnent toutes les sorties.

Ceux qui ont un message de répondeur vraiment original et ceux à qui on conseillerait bien quelques modifs.

Ceux qui nous font confiance et ceux qui contestent toutes nos décisions.

A ceux qui doutent et qui ont besoin de nous pour les éclairer.

A ceux qui nous remercient et ceux qui nous raccrochent au nez.

A ceux qui essayent de nous extorquer les secrets de la cour de récré (on lâchera rien!)

A vous tous je veux dire : 

"Ce qui me fait me lever le matin, c'est le plaisir de bosser avec vos gamins. De les voir grandir, changer, se métamorphoser. De les accompagner dans leurs choix, leur identité, leur originalité et leur recherche de liberté.

C'est ce lien qui je sais bientôt ne sera plus. C'est de les recroiser des années plus tard dans la rue et avoir la surprise de découvrir ce qui fait leur quotidien.

C'est de me dire que peut-être la discussion d'hier a semé une graine... Et que ce qui poussera se ressèmera. 

Et peut-être qu'au final je n'y serai pour rien dans ses joies futures… mais le plaisir de les avoir vu grandir c'est le sens de ce métier si mal reconnu." 

*

"Mais qu'est ce que je fais là ?" se dit l'AED 

. Quand une horde de 60 élèves survoltés arrive en salle d'étude

. Quand pour la centième fois elle demande le silence pour pouvoir faire l'appel

. Quand elle n'est pas sûre que son sixième CDD de l'année sera renouvelé

. Quand on lui annonce que le rectorat n'a accordé que 30% des heures de son collègue en arrêt maladie et que ce soir elle devra assurer seule son internat

. Quand elle reçoit sa fiche de paye...

Alors elle repense à cette fois où : 

. Elle a vu le soulagement dans les yeux de cet élève qui une heure plus tôt venait lui confier sa détresse

. Elle a su être le témoin discret des amours qui se font et se défont

. Elle a su accompagner tous ces élèves dans cette période où la joie et la tristesse se font écho et n'ont de commun que leur puissance envahissante

. Elle repense à cette fois où elle a écouté ce parent angoissé et trouvé les mots pour faire le lien avec ce monde parfois si incompréhensible de l'adolescence

. Elle a soutenu son collègue au bord du craquage car elle sait la force d'une équipe soudée et cohérente pour accompagner les gamins

. Elle a su cacher son fou rire quand un élève s'est fait virer de cours et qu'il lui raconte les raisons de son renvoi

. Elle repense à tous ces trésors : les poèmes, les slams ou les dessins que tous ces jeunes produisent au quotidien, si discrètement et parfois lui livrent timidement. Et que l'on voudrait voir affichés, diffusés au delà de nos frontières tellement c'est beau, tellement ils sont trop forts ces élèves !

Elle repense à tout ça. Et elle y retourne malgré tout.

*

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