Les stratégies du choc

Claude Paraponaris, économiste Aix-Marseille Université, Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail, était invité par les Amis du Monde Diplomatique à présenter ses réflexions à propos des stratégies du choc technologique (télétravail massif et ville numérique). Retrouvez l’intégralité de son intervention en vidéo. https://www.youtube.com/watch?v=N6oshDsUM7Y

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Mon propos concerne les technologies qui sont installées de manière massive et rapide dans les espaces de travail et les espaces de vie à la suite d’une crise importante, par exemple la crise actuelle liée à la pandémie.

Je traite de quelques chocs massifs récents liés à la pandémie sars-cov2 mais pas uniquement. Je m’inspire du livre de Naomi Klein The shock doctrin. The rise of disaster capitalism (2007) traduit en français par La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre (2008).

Tout d’abord un rappel de l’analyse de Naomi Klein.

L’auteure canadienne étudie en profondeur 30 ans de doctrine économique et politique (1970-2000) initiée par Milton Friedman « attendre une crise de grande envergure puis pendant que les citoyens sont sous le choc vendre l’Etat morceau par morceau à des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les réformes » (p. 14).

Lorsqu’une crise se produit (forte inflation, fort taux de chômage, impossibilité de rembourser la dette de l’Etat, tsunami, attentat terroriste, guerre, effondrement marché, …) les mesures à prendre dépendent des idées en vigueur, dixit Milton Friedman : « trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables » (Milton Friedman, Capitalisme et liberté).

Selon cet économiste, le choc doit être administré durant les 6 à 9 mois de début de mandat. Les terrains d’expérimentation ont été très nombreux :

  • Chili, Pinochet, Chicago boys, septembre 1973,
  • Argentine, 1976-1983,
  • Uruguay,
  • Brésil,
  • Bolivie, 1985,
  • Royaume-Uni 1984-1988,
  • Pologne,
  • Afrique du Sud,
  • Russie, Eltsine,
  • Corée du Sud (1996-98),
  • La liste peut s’allonger facilement.

Récemment Naomi Klein publie en mai 2020 : « How big tech plans to profit from the pandemic », elle évoque un “screen new deal”.

Dans cet article elle reprend cette notion de stratégie du choc et tente de montrer qu'elle est également opérante pour analyser le développement de l'équipement en matériel numérique dans les administrations publiques et privées. Cet équipement est aussi l'imposition d'un mode de communication entre salariés et entre administrations et administrés. Encore davantage il s'agit d'outils technologiques qui affectent durablement la sensibilité et la capacité d'analyse.

Cette stratégie du choc nous fait penser spontanément à plusieurs sujets : la question de la dette des Etats prétexte au blocage de plans de développement écologique, cela nous fait penser également au contrôle social chinois avec reconnaissance faciale urbaine et permis de circuler et de vivre à points. C’est sur ce dernier point que je pense important de développer développer l'interrogation.

Mais avant cela il faut un peu discuter de méthode. Je disais « cela nous fait penser spontanément ». C’est de ce "spontanément" dont il faut se méfier, discutons-le.

Deux précautions d’usage

Pour penser la préparation du choc : éviter les impasses en termes d’impact.

Impact des Ntic, d’Uber, du virus, … autrefois impact de l’informatisation des postes de travail de bureau. Ce type de pensée est toujours en retard car nous vivons dans et avec des systèmes techniques (voir les études d'André Leroi-Gourhan).

Car un outil ou un instrument technique est utilisé pour remplir une fonction. Exemple : le microscope, le télescope, ou le cuiseur de riz, …

Le terme fonction est central, il s’agit de fonctions vitales ou sociales. Les moyens pour assurer ces fonctions sont de deux ordres : endosomatiques (dans et par le corps humain) ou exosomatiques (ou artificiels, c'est-à-dire non humain : toutes les techniques).

Les techniques qui permettent d’assurer les fonctions (se déplacer, se loger, se vêtir, faire ses courses, s’informer, tenir son emploi, partir en vacances) doivent être conçues, fabriquées, distribuées, reconçues, etc …

Par exemple la fonction « se déplacer » en 2021 va-t-elle être déclinée en « le plus rapidement possible », « en émettant le moins possible de carbone », « les deux » ou bien « se déplacer le moins possible » ?

Seconde précaution : éviter la recherche du bouc émissaire ! Trouver le coupable évite de penser !

Je préconise plutôt de raisonner en termes fonctionnels et d’alignement des intérêts. On doit sans doute porter un peu moins d'attention aux personnes et privilégier la compréhension des systèmes d'activité et la convergence des intérêts autour de ces systèmes.

Le propos consiste à décrire les champs de force qui sont installés et qui vont faciliter à moment donné le développement de méthodes, d’organisations, de dispositifs, de techniques, …, qui s’imposent à une majorité d’usagers, de patients, de travailleurs, d’éducateurs et d’élèves.

Si l’on reprend la question des déplacements : il faut inclure tous les choix, pas uniquement ceux des grands opérateurs de transport et d’Internet, mais aussi ceux qui consistent à commander des plats depuis chez soi pour une livraison à domicile. Si à court terme les choix semblent faits, tout est ouvert à plus long terme pour ce qui concerne par exemple les comportements de consommation.

Trois exemples de stratégie du choc : l'immobilier de demain, le travail à distance et la ville numérique.

KROQI - L’immobilier public de demain.

Une réflexion débute (ou se poursuit) en juin 2020 avec 131 personnes associées à la réflexion. C'est-à-dire quelques jours après la proclamation du premier confinement en France. Elle est impulsée par les services de l'immobilier de 'état français.

En Île-de-France, l’État possède près de 15% du parc immobilier de bureaux, 6,3 millions de m2 sur au total environ 47 M à 53 M de mètres carrés (source IAU 2018).

Cette réflexion se développe dans le cadre du schéma de réalisation du Grand Paris qui repose sur une accessibilité presque exclusive par les transports en commun.

Je cite la lettre d'intention de ce groupe de travail : " La crise du COVID et les évènements climatiques et sociaux précédents ont mis à jour la fragilité de ce système lorsque des distanciations spatiales doivent être établies ou que les transports en commun sont en sous-régime de fonctionnement (fermetures récurrentes pour travaux lourds, pannes à répétition, sous-dimensionnement etc.). Cette problématique n'est pas uniquement un enjeu d'aménagement du territoire. L'organisation du télétravail peut être une solution : choix des implantations pour le travail à distance, les tiers-lieux et espaces de co-working. Comment maintenir la présence des services de l'Etat dans de bonnes conditions sur le territoire pour les usagers et les agents ? Le parti-pris de désengager l'Etat des implantations en immeubles de grande surface (pour des raisons de surcoûts de charges) s'en voit conforté".

Comment composer la politique immobilière de l’état ? Telle est la question que se pose ce groupe.

Travail et prestations à distance

Une note d’Attac de mars 2021 reprend plusieurs études statistiques officielles pour mettre en perspective le choc de télétravail qui a accompagné les différents confinements de 2020 et 2021.

Le télétravail est en développement depuis 2000 avec de nombreux accords dans de grandes entreprises. Le phénomène est bien identifié et étudié par la Dares par exemple. 

Début 2020 des millions de salariés se retrouvent en télétravail forcé.

En termes juridiques, le télétravail entre dans le Code du travail en 2012 (après accord-cadre européen signé en 2002. ANI juillet 2005 en France).

Article L. 1222-9 du code du travail, définition largement inspirée de l’accord-cadre européen : « toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux, de façon volontaire, en utilisant les technologies de l’information et de la communication ».

Ce n’est pas du travail à domicile (habillement), ni du travail nomade, ni du travail en débordement. Le télétravail n’implique pas de changement de durée du travail. C’est un mode d'organisation du travail a priori encadré. Il doit être volontaire et régulier et dans le cadre du contrat de travail.

Un changement se produit avec les ordonnances Macron de 2017 : le télétravail peut être une pratique occasionnelle en différents lieux et ouvert à négociation entre parties prenantes (travail nomade). Développement du travail gris. Difficulté de quantifier car les dispositifs de télétravail sont très nombreux.

Une étude de la Dares en 2004 note que le télétravail concerne 7% de la population active salariée, surtout en nomade, plutôt des actifs qualifiés, cadres (Banques et assurances, services aux entreprises).

Une autre étude de la Dares en 2019 n'observe pas de changement majeur dans la situation du télétravail dans les entreprises. C'est essentiellement le secteur informatique et les télécoms, les cadres commerciaux et ingénieurs IT dans leszones où les temps de trajet sont les plus longs qui sont concernés, plus de 50% des salariés concernés de font pas l'objet d'une formalisation contractuelle.

Le télétravail se développe avec l’équipement numérique du salarié. Depuis 2000 les accords d’entreprise se développent, 50% des entreprises du CAC 40 ont une politique formalisée de télétravail.

Avantages et nuisances du télétravail

Différentes études dont celles de la Dares présentent les avantages du télétravail pour les salariés :

-    Réduction des temps de trajet, économies liées, réduction du stress mobilité ;

-    Plus d’autonomie dans l’activité, concentration améliorée ;

-    Des télétravailleurs bien insérés dans leur collectif de travail.

Elles présentent aussi plusieurs de ses impacts négatifs :

-    Durée du travail bien supérieure (horaires atypiques, désynchronisation des horaires) ;

-    Intensification du travail, forte pression temporelle, hyper connexion, branché en permanence, chevauchement des sphères ;

-    Stress d’organisation, beaucoup moins de coopération, quelle autonomie ?

-    Troubles musculosquelettiques, fatigue visuelle, insomnies.

Mars 2020 constitue en fait une bascule importante. Selon l'enquête Acemo, fin mars 2020 : 25% des salariés travaillent sur site ; 25% en chômage partiel ; 25 en télétravail ; 25% en congé ou maladie ou garde d'enfants.

Une fois installé le télétravail n’a pas diminué, et s’est maintenu autour de 25% surtout en grande entreprise, on peut noter une croissance du nombre de jours travaillés/semaine.

Durant cette période les effets négatifs du télétravail se sont confirmés.

Selon l'enquête d'opinion Harris Interacive en novembre 2020 (2049 personnes interrogées dont 1100 actifs) :

  • 39% déclarent "mon métier actuel ne peut pas être exercé en télétravail".
  • 36% déclarent "pouvoir le faire sans difficulté".
  • 25% peuvent "télétravailler mais avec des difficultés".

A l'évidence une majorité d'entreprises souhaitent maintenir cette forme d'organisation mais le télétravail n'est pas meilleur que le travail sur site déjà pénible.

Il faut se rappeler les analyses de l'études DAres de 2019 : il existe en fait une corrélation forte entre déploiement du télétravail et changements organisationnels de grande ampleur (instabilité pour les télétravailleurs et sentiment plus important d’insécurité économique).

Début 2021 les déclarations publiques de quelques grandes entreprises peuvent nous interroger :

  • PSA : le travail en présence au bureau doit devenir l’exception (économie de foncier et de fonctionnement).
  • Google idem.
  • Facebook : employés chez eux en permanence.
  • Twitter : télétravail à vie autorisé (4600 salariés).

Une possibilité

Le télétravail pratiqué dans les conditions actuelles permet de réduire le volume d’emploi salarié, de recourir à des contrats commerciaux, d’externaliser les prestations, …, mais aussi de réduire l'emprise foncière des établissements d'exercice.

On voit se développer des analyses et articles qui alertent sur le faux-semblant des projets de recyclage des surfaces de bureaux, par exemple cet article de Médiapart : "Avec le Covid, le recyclage des bureaux fait rêver les élus parisiens et la finance". Il existe une grande différence entre un télétravail choisi et négocié et un télétravail imposé ... et accompagné par des infrastructures techniques efficaces car déjà expérimentées dans d'autres domaines. Par exemple dans l'aménagement urbain. La ville numérique dans sa conception cybernétique et bureaucratique chic peut nous éclairer de ce point de vue.

La ville numérique

Désormais 50% de la population mondiale vit dans des villes (et c’est en croissance). IBM lance en 2010 le « Smarter Cities Challenge » avec des équipes de consultants mis à la disposition des municipalités. 2000 villes adhèrent à ce programme.

A Rio de Janeiro, IBM installe un centre d’opération et d’analyse urbaine regroupant 400 personnes qui s’occupent de visualiser des informations de prédiction avec 14 heures d’avance (centralisation des secours par exemple). Un rapport journalier est remis au sujet des crises anticipées, permet de guider l’action publique et d' informer les habitants. Nous avons ici des opérations massives de rétention d'information (on enregistre des faits et on les ordonne) qui permettent de développer des opérations de protention : on suggère, on incite et on oriente le citadin à privilégier certains comportements. Les cinéphiles penseront spontanément ici au film Minority Report.

A Masdar (Emirats arabes unis),à Songdo (Corée du Sud), il existe des bâtiments équipés de lecteurs de plaques d’immatriculation. A New York, un bureau de planification politique et stratégique a été mis en place pour déchiffrer les données de la ville et rationaliser les affaires urbaines. Quels en sont les objectifs ? Identifier les restaurants qui rejettent illégalement des huiles grasses, repérer les ventes illégales de cigarettes, repérer les immeubles à risques d'incendie, et analyser lien fermeture commerces-sécurité en ville.

A Montréal, un bureau de la ville intelligente et numérique a été installé pour améliorer les services municipaux, plus de 70 projets y ont été développés depuis 2014.

A Nice une grande politique de surveillance urbaine est développée. A Marseille (sous la mandature Jean-Claude Gaudin) un "Big data de la tranquillité publique" avait été imaginé et financé avec Engie et IBM. A Rennes, le célèbre éditeur de logiciels Dassault Systèmes participe à la modélisation des flux et évènements urbains avec et pour la municipalité.  Les études de Technopolice et de la Quadrature du Net rendent compte précisément de ces expériences.

Sidewalk Labs (une filiale de Google) a consacré en 2015, 50 millions de dollars à un projet (Toronto). Son rapport d’expertise indique : « le coût élevé du logement, le temps passé dans les transports, l’inégalité sociale, le changement climatique et même le froid poussent les gens à rester à l’intérieur ». Dans ce monde urbain hostile, des solutions : des bâtiments peu coûteux et modulables ; des capteurs qui mesurent la qualité de l’air et l’état des équipements ; des feux de signalisation adaptatifs qui donnent priorité aux piétons et aux cyclistes ; des systèmes de stationnement qui orientent les voitures pour le parking, des robots de livraison, des voitures autonomes.

Donc des capteurs, des capacités d’analyse de masse d’information pour du contrôle et des services (ou l’inverse). Vers une ville administrée par des opérateurs privés (voir un scénario possible dans Les Furtifs d'Alain Damasio).

Ce qui pose la question de notre rapport à l’information (qui la produit et comment, qui l’utilise et quels en sont les effets ?). Nous savons beaucoup de choses sur ces questions.

Théorie des chocs de type informationnel

Qu'est-ce que le système attentionnel ? L'attention est un cycle continu de rétentions (mémoire à court et long terme) et de protentions (projections dans le futur immédiat ou lointain).

Une économie de l’attention existe de manière intense depuis les premiers développements industriels. Elle soutient toutes les techniques d'orientation et d'incitation du marketing et de la publicité. Avec le télétravail ou la ville numérique cette économie de l'attention s'exacerbe.

Sans évoquer directement les troubles visuels ou la surveillance numérique de masse, on peut s'interroger sur les effets d’une telle organisation de l’activité à distance ? Que sera une vie devant un écran de travail puis un écran de TV puis un nouvel écran pour commander ses repas, ses achats divers, ... ?.

L'attention est un cycle rapide et circulaire de rétention et de protention.

Et ce cycle opère à trois niveaux : au niveau immédiat (mémoire court terme) puis à un second niveau pour la mémoire personnelle qui dure et enfin à un niveau tertiaire constitué par le système artificiel-technique des messages transmis par ces écrans et les logiciels qui les gouvernent ainsi que toute la documentation dont nous pouvons disposer. Nous avons vécu depuis fort longtemps avec les rétentions tertiaires, c'est le livre, ce sont les films et les récits. Mais les problèmes commencent lorsque ces rétentions conduisent à des protentions nombreuses, insidieuses et beaucoup trop fréquentes pour que nous puissions prendre un peu d erecul et exercer un sens critique.

On dit qu'un court-circuit se produit dans les rétentions et protentions. Le niveau tertiaires (tous les médias et la technique qui les permet)

On peut imaginer des vies professionnelles rivées aux écrans. Protentions et rétentions tertiaires qui nous guident font la loi. Et souvent cette loi est exercé par une raison statistique et calculatoire, beaucoup moins par la pensée. La donnée n'est pas la pensée !

Désormais depuis le premier confinement, nous dépendons d'infrastructures telles que :

Zoom : firme californienne, 3800 employés, de 10 millions d’utilisateurs fin 2019 à 300 millions en avril 2020 soit + 367% de croissance du CA sur un an, titre en bourse multiplié par 7.  La firme Zoom ne prévoit pas de « retour au bureau » massif.

Alternativement on pourrait imaginer une activité depuis son chez soi avec des proches pour être utile à des proches. Sauf que cela nécessite des infrastructures de télécoms, du stockage de donnée en grands volumes, ….

Pour analyser tout cela il existe l’organologie générale que l'on doit à des philosophes tels que Gilbert Simondon et Bernard Stiegler.

Les techniques qui sont installées ne peuvent l’être qu’à condition de valider un système de relations sociales (Feenberg) et un système d’attention.

  • Les techniques sont toujours de leur temps, même très novatrices.
  • La technique c’est du sens social et un horizon culturel. Les fonctions prennent place au sein de ces dimensions puis se transforment.
  • Signification sociale et rationalité fonctionnelle sont des dimensions de la technique liées de manière inextricable.
  • Une fois introduite, la technique offre une validation matérielle de l’ordre social qui l’a préalablement formée (boucle).

C’est un jeu entre trois organes : psychique individuel – social – technique.

Le cerveau évolue avec les techniques, elles-mêmes formées dans certaines relations sociales pour la production et la consommation. Nos liens sociaux peuvent être court-circuités par ces artifices techniques. Nous sommes des êtres reliés, nous existons par le langage.

Donc pour assurer des fonctions vitales (seul et en société) nous utilisons des organes endosomatiques mais surtout exosomatiques.

Le gros problème est que ces organes exosomatiques (les techniques) se développent à une vitesse très élevée depuis plus d’un siècle.

Une illustration parmi d’autres : la technique mafieuse prend racine sur les intérêts des propriétaires terriens et sur la misère. Un écrivain calabrais (Saverio Strati) répondit à la question « comment peut-on combattre la mafia » de la manière suivante : « je crois que nous, les gens du sud, nous avons tous une mentalité mafieuse, parce que chacun de nous ne s’occupe que de ses petites affaires, de sa tribu, de sa famille. Chacun d’entre nous, lorsqu’il demande quelque chose – à une institution, un commerçant -, veut être servi immédiatement. Nous n’avons pas encore appris à faire la queue. A intégrer cette simple pratique civile et civique. Cela ne semble qu’un détail, mais tant que nous serons incapables de faire la queue, la mafia prospérera » (2014). 

Nous vivons dans un grand désajustement entre rythme technique et rythme vital

Il est évident que nous vivons dans un état d’innovation permanente et une globalisation économique et sociale, certains observateurs évoquent une guerre techno-scientifique entre nations dominantes.

La technique nous permet une mémoire artificielle, beaucoup d'informations utiles sont dans des documents informatiques, les mots de passe peuvent être enregistrés de manière automatique. Nous vivons dans Internet depuis plusieurs décennies mais beaucoup ne s'en sont pas aperçus. C’était le cas avant le sars-cov2 mais on ne voulait pas le voir, désormais qui peut nier cette immersion dans un milieu hautement technique constitué de rétentions et protentions qui tendent à rendre nos comportements et surtout nos pensées automatiques ?

C'est ainsi que se produit un désajustement massif entre les capacités d'entendement humaines et les capacités de calcul et de transmission des informations. Rien à voir entre l'artisan menuisier qui élabore lui-même les outils dont il se sert et les millions d’employés qui ne peuvent travailler qu’avec des  logiciels (autrement dit des manières de travailler) conçues et imposées par une hiérarchie.

Le devenir des activités des ingénieurs de conception peut témoigner d'un tel désajustement.

Un concepteur (25 ans d’ancienneté) : « pour travailler sur un plan papier, il fallait beaucoup réfléchir, c’était difficile, parce que pour reprendre il fallait gommer et tout était très long », alors qu’« aujourd’hui, t’as pas besoin de faire cette réflexion parce que l’outil en face de toi calcule à ta place ».

Un autre (30 ans d’ancienneté) désigne l’ordinateur comme « un truc qui t’empêche d’imaginer, la 3D … c’est pas facile sur un plan déjà, mais là-dessus, c’est carrément impossible ; sur le plan, tu as de l’espace, tu peux le faire … sur un écran, tu peux pas le faire, c’est tout petit ! ».

Un autre : « avant, il n’y avait pas cette facilité avec la formule et hop ! ça marche, ok, ça marche pas. La facilité des outils aujourd’hui nous a éloigné de la réflexion : ce sont des outils qui sont très puissants, ils font la réflexion ».

Nous sommes pris dans de grands systèmes de réécriture automatique sans y prêter attention. Alors que nous devrions sans cesse nous préoccuper de ce que font les ordinateurs.

« Les ordinateurs, qui participent de nos jours à ce processus à la fois curatif et toxique, peuvent être définis comme des systèmes de réécriture automatique. Avec l’augmentation de leur vitesse et la croissance des bases de données, la capacité des ordinateurs à traiter les informations et à effectuer des catégorisations augmente considérablement. Cependant, les tâches qu’ils peuvent effectuer ne sont pas équivalents aux nouveautés produites par le travail humain. Ce travail produit du sens qui n’est ni dans les données initiales ni dans leurs combinaisons par des méthodes algorithmiques » (Bernard Stiegler, Bifurquer, 2020, p. 78).

Alors il faut peut être Bifurquer comme le suggère un collectif de recherche.

Pour conclure

Tout ce qui a été évoqué, et qui demande à être éprouvé et analysé par chacun, est une histoire de technique.

Certains de nos ancêtres (les grecs antiques) ont défini la Technè comme le savoir s’y prendre pour obtenir ce que la physis (la nature) ne donne pas par elle-même. Dans mythos (l'intelligence narrative, ou forme de savoirs et discours sur ces savoirs)  physis et technè sont confondus. Que se passe-t-il lorsque la technè prend toute la place ?

Notre problème est que la technè n’a pas de fin : il faut tout le temps produire la nouveauté qui permettra de dépasser la nature. A nous d’imaginer et de créer autre chose.

L'enregistrement vidéo est ici.

Remerciements à Anne Alix pour les illustrations, et à Colette Tron, Cédric Matthews et Bernard Prince pour le collectif de travail.

Références citées

Canguilhem, G. 1965. La connaissance de la vie, Paris, Vrin.

Klein Naomi (2008) La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Arles.

Morozov, Evgeny(2017) Google à la conquête des villes, Le Monde Diplomatique, novembre 2017.

Paraponaris, C. 2019. « Une ville vivable. A propos des systèmes de surveillance, de leur fragilité et de leur nécessaire dépassement. » Terminal, , no 124, p. URL : http://journals.openedition.org/termi....

Simondon, Gilbert. 1989. L’individuation psychique et collective., Paris, Aubier.

Stiegler, B. 2018. La technique et le temps, Paris: Fayard. Stiegler, Bernard. 2020. Bifurquer, Paris: Les Liens qui libèrent.

Villame Thérèse (2021), « Du télétravail de crise au télétravail intensif durable : une stratégie du choc ? », Note ATTAC, Les Possibles, n° 27, Printemps 2021.

 

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