Première réunion de parents d'élèves de CM2

Je sais que l'enseignement de l'Histoire est une tradition bien française qui n'a d'égal ( à mon avis) que la « platonicité » des triangles. On enseigne à nos enfants que « La France » commence avec l'histoire des Gaulois, ce qui est bien sûr faux, l'Histoire de la France est beaucoup plus récente, mais l'école participe à cette construction mentale, comme avec l'idée «d''Identité Nationale »

 Lettre à                    Madame C.... et Monsieur B.....Maître de Écoles du CM2      École Jean Jaurès de C....

de D.....A.....   Père de J....     Elève de CM2                                       C.... le 10 septembre 2016                                      

 

 

Objet: Programme d'histoire CM2

 

 

Madame, Monsieur,

                         Lors de vos interventions à la réunion de parents d'élèves, M. B. a évoqué le sujet du temps et du contenu du programme d'Histoire et regretté le peu de temps et de teneur du programme dont vous disposerez désormais pour enseigner cette matière. De mon côté, j'ai brièvement manifesté à cette occasion mon approbation concernant cette nouvelle disposition. Ce n'était pas le moment ni le lieu de développer les raisons de ma satisfaction. D'où la présente lettre.

                          Je me permets donc de prendre un peu de votre temps, car je ne voudrais pas que - comme mon voisin de classe, un parent d'élève à ma gauche, me l'a asséné : «- Mais alors, vous pourriez en dire autant pour les mathématiques!» - vous pensiez que je juge l'enseignement de l'histoire inutile et superflu. Pour que vous sachiez aussi que, même si je ne suis pas toujours d'accord avec le contenu des programmes, j'ai toujours exigé de mes trois enfants dont J...., leurs apprentissages.

Les frères aînés de J., 40 ans et 29 ans ont passé le bac avec succès, l'aîné après Maths Sup et Spé au lycée Massena de Nice, est aujourd'hui ingénieur au Canada, le cadet fait une carrière dans l'armée dans le Var.

                                  Je sais que l'enseignement de l'Histoire est une tradition bien française qui n'a d'égal ( à mon avis) que la « platonicité » des triangles. On enseigne à nos enfants que « La France » commence avec l'histoire des Gaulois, ce qui est bien sûr faux, l'Histoire de la France est récente, mais l'école participe à cette construction mentale, comme avec l'idée «d''Identité Nationale » , elles sont hypostasiées. Tout ceci pourrait faire l'objet d'un long développement mais je ne vais pas vous embêter avec ça, car mon propos porte plutôt sur la capacité de nos enfants en primaire à assimiler ce genre d'enseignement, âge où l'on sait (on a tous été enfant et élève) les concepts et les notions de temps et d'espace sont de réelles abstractions.

Lorsque mon grand-père paternel me racontait dans les années 50 ses histoires de prisonnier de guerre 14/18, quarante ans auparavant, j'avais 10 ans, j'avais l'impression que c'était il y avait 4 ou 5 ans, ce qui était déjà très vieux pour moi. Lorsque mon père me racontait comment il avait atterri avec des enfants juifs dans une ferme du Périgord voisine de celle de ceux qui allaient devenir mes grands-parents maternels, je pensais avec ma notion du temps qu'il s'agissait d'évènements aussi lointain, alors que je suis né en 1948. Vous avez certainement eu sur d'autres évènements le même rapport au temps. 

Faire apprendre à des enfants de huit à dix ans les noms et les dates de naissance des rois mérovingiens, carolingiens où capétiens, en dehors de l'exercice de mémoire ou de l'entrainement pour le jeu télévisé Question pour un champion junior, est une gageure. Où comme je lai lu sur un programme de géographie de CM2 l'an dernier «  l'incidence de l'apport des flux migratoires en pourcentages, sur la croissance démographie de notre pays», on hallucine!

Si nous avions fait un petit sondage dans la classe avec les parents d'élèves, à savoir, qu'elle était la date de naissance et de décès de Jeanne d'Arc et qui avait « vendu » la Pucelle aux anglais, allez, disons deux ou trois parents auraient répondu juste à la question. Je me souviens surtout de ce qu'avait dit mon prof d'Histoire (qui avait de l'humour) au sujet de sa mort sur le bûcher :

Quelles furent les dernières paroles de Jeanne d'Arc? -Vous ne m'avez pas crue, vous m'aurez cuite!

                                         Dans le classement PISA, sur 65 pays, la France est au 26 rang, le Canada au 13ème. Comme vous le savez les classements portent sur l'évaluation des acquis chez les enfants de 15 ans et portent sur trois matières, la langue, les mathématiques et les sciences.

J'ai pris volontiers l'exemple du Canada où mon fils fit sa dernière année d'école d'ingénieur à Concordia et où il vit depuis 10 ans. Au primaire, l'enseignement de l'Histoire se borne à établir des comparaisons sommaires de la vie des sociétés d'autrefois avec l'époque contemporaine. L'enseignement de l'Histoire au 1er cycle du secondaire (équivaut à la 4 ème en France) est de 75 heures par an (chronologie de l'Antiquité à la Renaissance) et au second cycle de 100 heures par an (de la découverte du Canada à l'Histoire contemporaine). On voit la montée en puissance de l'enseignement de cette matière avec l'âge et les facultés de compréhension, d'assimilation et d'intérêt des élèves qui vont rentrer dans le monde des adultes. Les anglo-saxons sont résolument pragmatiques alors que nous, nous sommes axés sur le théorique et le culturel. Ce n'est pas un jugement, c'est un constat.

En Corée du sud, 5ème rang au PISA, l'école est obligatoire à partir de 7 ans et débute le primaire pour une durée de 6 ans, les élèves y apprennent le coréen, les mathématiques, les sciences, les sciences sociales, arts du langage, arts plastiques anglais, sport, l'éducation morale, les arts pratiques et la musique. L'enseignement de l'Histoire commence à 13 ans à l'entrée au collège.

Selon le « Programme international de recherche en lecture scolaire » (Pirls) et l'Association internationale pour l'évaluation des compétences scolaires , le taux des élèves ne sachant pas lire à l’entrée en 6e – au sens où le déchiffrement ne s’accompagne pas de compréhension – est allé croissant depuis une dizaine d’années : on a tenté d’en minimiser le chiffre, on reconnaît maintenant qu’il est avoisine les 20 %. D’après certains professeurs et principaux de collège, ce chiffre ne fait que croître dans les années qui suivent, il est de près d’un tiers en 3e. Rappelons aussi que près de 150 000 jeunes quittent chaque année le système scolaire en situation d’échec scolaire.

En France, de l'entrée au collège à la sortie du lycée et à la première année universitaire. L'élitisme est roi, la discrimination fait loi!

Ce qui me fait dire avec conviction (et aussi par expérience, vu mon âge et celui de mes enfants) que, les buts essentiels de l'enseignement primaires devraient être:

  • apprendre à lire

  • apprendre à compter

  • apprendre à apprendre

  • pour le reste c'est en fonction du niveau de l'enfant et du temps qu'il restera de disponible. 

Tant que ces buts ne sont pas atteints, il n'y a pas de place pour le superflu et le luxe de détails superfétatoires, il n'y a pas de raison valable pour que l'enfant passe à l'enseignement secondaire général sans contrôle strict des acquis primordiaux, d'autres pays exigent un examen pour le passage au collège. Sinon, l'enfant ne fera qu'y accroitre son retard et les inégalités sociales croitront corrélativement. Ceci et bien évidemment contraire au fameux triptyque républicain Liberté, Égalité, Fraternité, encore que j'aurais tendance à remplacer Égalité par Solidarité car, comme le disait Coluche: - Nous sommes tous égaux mais il y en a qui le sont plus que les autres.

                                 Il faut donc s'attacher à préparer d'avance nos enfants à la tâche de renouveler un monde commun, pour un avenir incertain et neuf, comme le conclut Hannah Arendt dans le petit texte joint. Ceci ne doit pas être pris comme un encouragement à ignorer l'Histoire, ne serait-ce que pour éviter de répéter les erreurs grossières de nos anciens, sans tomber toutefois dans un déterminisme aux historicismes béats. L'histoire ne repasse pas les plats, écrivait Céline et, faire de l'enseignement de l'Histoire un but, et enseigner que ce but peut être atteint si l'on découvre les « rythmes » ou les « motifs », les « lois », les liens de causalités ou les « tendances générales » qui sous-tendent les développements historiques et se faisant, en les projetant vers le futur, prétendre qu'ils permettraient de connaître et de prédire son issue; cela serait bien présomptueux.

Personne n'avait prévu l'invention de la roue ou du vaccin de la rage, l'épidémie de grippe espagnole, la guerre 14/18, la relativité et la bombe atomique, ou encore moins, le 11 septembre et Daesh.

Voilà, je vais m'arrêter là, j'ai été un peu trop long, je crois, c'est le problème avec les vérités d'opinions personnelles, qu'elles ont besoin de plus d'étalages que les vérités factuelles. Justement, vérités factuelles auxquelles doit se borner l'Histoire, qui ne devrait pas être un roman national. 

Ce fut un plaisir de faire votre connaissance, nous sommes rassurés de voir que nos enfants sont entre de bonnes mains et que notre fille J. va être préparée au mieux pour son entrée au collège.

Je vous prie d'agréer Madame, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.

Bien cordialement,

D. A.

 

P.J. Le texte de Hannah Arendt, extrait de La crise de la culture – Folio Essais- Chapitre La crise de l'éducation, pages 250, 251,252.

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