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Billet de blog 14 janvier 2025

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Pour réussir la bifurcation écologique, abandonner les fausses solutions

Le système capitaliste et ses institutions ont parfaitement intégré le dérèglement climatique dans leur logiciel pour proposer de fausses solutions qui ne remettent en rien en cause l’ensemble des problèmes décrits dans la partie 1 de cette série.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
© Vincent Noirhomme

Pour réussir la grande bifurcation : Reconnaître la dette écologique. Passons certaines de ces fausses solutions en revue, dont les COP 28 et 29 ont fait office de vitrine.

Obligations ESG : symbole des illusions de la Banque mondiale

Les obligations ESG (avec des critères « environnementaux, sociaux et de gouvernance ») sont une des solutions promues par la Banque mondiale, et plus largement par les institutions multilatérales internationales, pour lutter contre le dérèglement climatique. Ce label ESG inclut plusieurs types d’obligations : les obligations vertes (critères environnementaux), les obligations à critères sociaux, les obligations bleues (protection des océans), etc. Sur le papier, elles sont émises pour financer un projet contribuant à la transition écologique, à la protection des océans, des forêts, etc. Elles permettent à la personne ou à l’entreprise porteuse d’un tel projet de trouver des investisseur·euses.

Comment fonctionnent-elles ? Ces obligations ESG sont censées offrir un taux d’intérêt plus intéressant pour les emprunteur·euses et « récompenser » des réussites sur le plan environnemental ou social. Dans 70% des cas d’émissions d’obligations ESG, des indicateurs de performance vont faire augmenter ou diminuer le coût d’emprunt [1]. Par exemple, en 2022, le Chili a émis des obligations SLB (Sustainability linked bonds, qui sont un type d’obligations ESG). Dans les clauses du contrat, il est énoncé que le Chili doit, d’ici à 2028, produire la moitié de son électricité via les énergies renouvelables. S’il ne parvient pas à atteindre cet objectif, le Chili paiera 0,125 point de pourcentage d’intérêt supplémentaire aux 4,36% d’intérêts de l’obligation émise [2]. Il arrive aussi que le taux d’intérêt diminue si l’objectif est atteint, c’est le cas dans la clause d’une obligation ESG émise par l’Uruguay en 2022.

Malgré les moyens considérables déployés par la Banque mondiale pour promouvoir ces obligations ESG, elles ne représentent qu’une goutte d’eau dans le marché des obligations internationales. En 2017, les Fidji, avec un support financier de la Banque mondiale, sont le premier pays à émettre une obligation verte (un type d’obligation ESG), pour 50 millions de dollars [3]. En apportant sa garantie, la Banque mondiale a aussi assisté les Seychelles en 2018 dans l’émission d’une obligation bleue. Au moins 20 pays suivront entre 2017 et 2023, pour des émissions totales de 64 milliards de dollars [4]. Le Chili est le pays le plus actif, avec 25 émissions d’obligations ESG, représentant quasiment la moitié des émissions des pays dits « en développement » sur cette période [5]. Un total qui croît mais qui reste très faible en comparaison des 1 340,8 milliards de dollars d’obligations émis par les pays du Sud entre 2017 et 2022 (même pas 5% des émissions d’obligations de ces pays sur la période) [6]. Précisons que l’émission d’obligation n’est pas le seul moyen pour ces pays de s’endetter. Ils reçoivent également des prêts de la part d’autres pays ou d’institutions multilatérales comme le FMI, les banques de développement, ou la Banque mondiale. Les obligations ESG ne représentent donc quasiment rien dans l’océan d’endettement des pays des Suds.

Pour en savoir plus sur le passé et le présent de la Banque mondiale à l’égard de la crise écologique, lire : Éric Toussaint, « Climat et crise écologique : Les apprentis sorciers de la Banque mondiale et du FMI », CADTM, 26 juin 2024

Conformément à son idéologie, selon laquelle la crise climatique, à l’instar de toutes les autres crises, ne peut être résolu que par le sacro-saint marché, par plus de finance et plus d’intégration des pays des Suds sur les marchés financiers, la Banque mondiale promeut donc de toutes ses forces des obligations dont les émissions restent assez faibles, et qui sont tout sauf efficaces pour lutter contre le dérèglement du climat :

  • Les obligations ESG sont un outil de greenwashing. Il n’y a aucune garantie que les projets financés soient réellement « verts ». En effet, il n’y a pas réellement de critères pour émettre une obligation ESG. Il y a des « recommandations », de grands principes énoncés et à respecter sur une base volontaire : ce sont les « Green Bond Principles ». Sur une base volontaire car une entreprise ou un État qui émet une obligation ESG peut faire appel à une entreprise qui va certifier, labelliser son obligation selon ces « Green Bonds Principles ». Nouveau problème : les trois entreprises qui étaient spécialisées dans ces évaluations (CICERO, Vigeo Eiris et Sustainalytics Amsterdam) ont toutes les trois ont été rachetées par de grandes agences de notation : Moody’s a racheté Vigeo Eiris en 2019, S&P Global Ratings a acquis CICERO etc [7]. Cela pose problème car ces grandes agences de notation servent les intérêts des investisseurs, et non du vivant : leur travail consiste à noter les États et les entreprises en fonction des garanties de remboursement qu’elles offrent pour les investisseurs. Il est donc dangereux qu’elles acquièrent des instituts chargés d’évaluer le respect de critères environnementaux ou sociaux. Ces derniers voient leur indépendance réduite à néant.
  • Ainsi, le FMI et la Banque mondiale vendent les obligations ESG comme un outil réduisant les taux d’intérêt pour les pays pauvres et vulnérables au dérèglement climatique. Mais les entreprises qui évaluent la viabilité environnementale et sociale de ces obligations appartiennent aux agences de notation, qui, par ailleurs, participent grandement à la hausse des taux d’intérêt payés par les pays les plus vulnérables à ce même dérèglement climatique… En effet, plus un pays est vulnérable au dérèglement climatique, plus il est susceptible de faire défaut sur sa dette, plus les agences de notations le notent mal, plus il paie des taux intérêt élevés, moins il a d’argent public à dépenser pour les dépenses sociales, les services publics, la bifurcation écologique et l’adaptation au dérèglement climatique.
  • Autre limite majeure, les évaluations réalisées par les trois instituts cités plus haut sont faites en quelques semaines seulement et se basent sur les informations transmises par les gouvernements. Elles coûtent environ 100 000 dollars US [8] et sont publiées sous forme de résumé, sans dévoiler les données qui ont servi à l’évaluation.
  • En conclusion, les obligations ESG n’offrent aucune garantie quant au fait que l’argent emprunté va réellement servir à lutter contre le dérèglement climatique et pour la réduction des inégalités.
  • Conséquences du manque d’évaluation sérieuse et fiable des projets financés avec les obligations ESG : l’entreprise française Michelin émet ce type d’obligation pour reforester les forêts indonésiennes qu’elle détruit en produisant des pneus, mais utilise une partie de cet argent pour rembourser des prêts bancaires et ses projets de reforestation sont en partie fictifs [9] ; une émission de ce type émise par le Brésil pour construire le barrage de Jirau a nécessité la destruction de larges pans de la forêt tropicale [10] ; l’entreprise Engie fait la même chose en émettant des obligations vertes déforestant l’Amazonie en violant les droits des peuples autochtones au nom de la construction de barrages [11] ; un projet de reforestation financé par le Nigéria via ce type d’obligation n’a en réalité financé la plantation d’aucun arbre [12] ; Repsol, une compagnie pétrolière espagnole, a émis une obligation verte pour prolonger la durée de vie de ses raffineries [13] …
  • Le FMI, promoteur de ces obligations, les présente comme plus intéressantes pour les pays emprunteurs car elles permettraient d’emprunter à un taux d’intérêt moindre que pour une obligation classique. Par exemple, le Bénin a émis une obligation de ce type à un taux d’intérêt de 4,95% alors que sans ce label, il empruntait autour de 5,15% [14]. Cependant, cette réduction ne se vérifie pas à tous les coups. Parfois, le taux d’intérêt va même être plus élevé que pour une obligation normale. Par exemple, dans le cas du Chili, si les objectifs climatiques définis lors de l’émission de l’obligation ne sont pas atteints, le pays paiera des intérêts plus élevés que s’il avait émis une obligation classique. En ce sens, un pays qui aurait émis une obligation ESG avec un objectif d’extension de sa surface de forêts (comme ce fut le cas pour l’Uruguay), paierait plus cher en intérêts en cas de feux de forêt majeurs qui l’empêcherait d’atteindre son objectif. Dans ce cas, c’est la double peine avec une destruction imprévue d’une partie de sa forêt et un emprunt qui coûte plus cher.
  • Les obligations ESG vont dans le sens de plus de financement par la dette et via le secteur privé, et donc d’un endettement toujours plus important de pays des Suds déjà surendettés. En effet, de nombreuses obligations émises ces dernières années par les pays des Suds (Eurobonds) arrivent à échéance, participant à la crise de la dette qu’ils sont en train de traverser. Pourtant, les obligations ESG vont dans la direction promue par la Banque mondiale et le FMI, vers un élargissement toujours plus important du financement des États via les marchés financiers, vers un transfert d’argent toujours plus important des États, donc des populations vers le capital, via le paiement des taux d’intérêt.
  • Elles sont principalement émises en devises extérieures. Elles représentent donc un nouveau marché pour les investisseurs étrangers, et une nouvelle voie d’endettement extérieur pour les pays des Suds, donc une nouvelle potentielle dépendance à la variation du cours des monnaies, au système extractiviste exportateur vecteur de devises extérieures.
  • Les obligations ESG émises jusqu’ici, au même titre que les autres types d’obligation, concernent davantage les pays à revenu « moyen ». Seul le Bénin, classé par la Banque mondiale comme un des pays les plus pauvres, a émis une obligation ESG, avec le soutien du Fonds monétaire international et du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). Elles ne sont donc pas une solution de financement pour les pays les plus pauvres et les plus en difficultés vis-à-vis de l’endettement.

En bref, ces obligations ESG promues par des institutions comme la Banque mondiale et le FMI sont tout sauf une solution au dérèglement climatique. Elles sont un des symptômes d’un capitalisme financier qui pense qu’il va résoudre les problèmes qu’il a lui-même provoqués via plus de finance, plus de marché, et donc plus de dettes. Les échanges « dette-nature », ou « debt for nature swaps », qui sont un type d’obligation ESG, sont un autre exemple des fausses solutions présentées par les institutions financières internationales, comme les institutions de Bretton Woods ou la Banque africaine de développement.

L’arnaque des échanges dette – nature

L'argement promus lors des COP 28 et 29, et même depuis plusieurs mois par les institutions financières internationales et par les Nations unies, les échanges dette-nature (ou debt for nature swaps) sont à la mode. S’ils existent depuis 1987 (le premier a eu lieu en Bolivie), ils se multiplient depuis quelques années. Dernièrement, Belize, l’Équateur, le Mozambique, le Gabon, ou encore les Seychelles ont procédé à ce type d’échanges.

Les échanges dette-nature, qu’est-ce que c’est ? Impliquant des États, de grosses ONG internationales, des banques, ils consistent, sur le papier, en la conversion d’une partie de la dette d’un État en investissements pour protéger une partie du vivant, la forêt, une partie des écosystèmes du pays. L’intérêt supposé est donc que les remboursements d’un État servent à protéger son territoire plutôt que d’enrichir des créanciers. Cependant, la réalité est bien différente.

Ces échanges dette-nature sont censés convertir une partie de la dette d’un État en investissements pour protéger son territoire. Au lieu de rembourser un créancier, l’État va rembourser une grosse ONG qui alimentera un fonds pour protéger le territoire. Le CADTM s’oppose à cette fausse solution à la mode pour les raisons suivantes :

  • Les échanges dette-nature sont un nouvel outil néocolonial assorti de conditionnalités pour les pays des Suds. Cette « solution » promue par les pays du Nord via la Banque mondiale et le FMI sous-entend que ces pays ne savent pas s’occuper eux-mêmes de la protection de leur territoire. Pourquoi ne pas proposer simplement d’annuler une partie de leur dette pour qu’ils protègent eux-mêmes leur biodiversité ? Ces pays ont-ils besoin de grosses ONG prédatrices du Nord pour leur expliquer ce qu’ils doivent protéger et comment ? Cela détourne l’attention d’une pure et simple annulation de la dette des pays des Suds, en promouvant un échange d’une toute petite partie de la dette, au cours duquel une série de prédateurs se gavent en prenant des commissions, plutôt qu’une annulation pure et simple. Le mécanisme de l’échange dette-nature contient dans son essence une perte de souveraineté, des conditionnalités et une posture néocoloniale visant à expliquer aux populations des Suds qu’elles doivent protéger leur biodiversité sans leur laisser le soin de le faire par elles-mêmes.
  • Comme nous l’avons suggéré, il y a énormément d’intermédiaires qui se gavent sur un échange dette-nature. Quelques exemples : Dans le cas équatorien, sur un rachat de dette de 1,6 milliard de dollars, seulement 450 millions ont alimenté le fonds pour la conservation du littoral [15]. Le reste a couvert les coûts de transaction et rémunéré les intermédiaires (dont le Crédit Suisse qui a fait faillite depuis). Dans le cas de Belize, sur un échange qui représentait 553 millions de dollars, seuls 84 millions de dollars sont effectivement allés à la protection de la nature [16]. 86 millions de dollars ont servi à rémunérer les intermédiaires… Sur les cinq échanges dette nature réalisés entre 2015 et 2023, 811,6 millions de dollars sur les 1, 93 milliards de dollars d’échange de dettes ont effectivement alimenté les fonds de protection de la nature [17].
  • Les ONG qui se chargent de ces échanges dette nature sont de grosses ONG prédatrices. Le WWF est accusé d’avoir eu recours à des groupes paramilitaires pour s’accaparer des terres à « protéger » en Inde ou au Congo. The Nature Conservency entretient des liens avec l’industrie fossile. Elle détient plus de 26 millions d’euros d’investissements dans Shell, BP America ou encore Chevron [18].
  • Comme l’a très bien montré l’organisation allemande Erlassjahr, les échanges, souvent présentés comme une réduction voire une annulation de dette, n’en sont pas. En réalité, l’État rachète une partie de sa dette à des créanciers au prix du marché, voire même au-dessus du prix du marché. Il n’y a pas de réduction [19]. C’est donc un rachat de dette par l’État, en rémunérant des banques et autres intermédiaires au passage, pas un échange ni une annulation. Il faut absolument sortir de la logique du capitalisme vert promue via ces debt for nature swaps. Il serait beaucoup plus avantageux pour un État de suspendre le paiement, d’auditer sa dette, d’en répudier ou d’en renégocier une partie pour mettre les intérêts économisés dans des projets écologiques et sociaux plutôt que de laisser des intermédiaires le faire pour lui et lui dicter comment il doit gérer son territoire. Parfois, les créanciers qui participent à ces échanges dette-nature obtiennent même des crédits carbone, qui leur permettent de polluer davantage par ailleurs.
  • Ces échanges ne garantissent en rien des mesures de protection efficace. Par exemple, lors de l’échange dette nature conclu par l’Équateur en 2023, le Galapagos life fund crée pour protéger les îles Galapagos était dirigé en majorité par des acteurs privés, dont des représentant·es de l’industrie de la pêche et du tourisme [20].
  • Il y a un manque total de participation des communautés locales et indigènes qui vivent sur les territoires concernés par les mesures de protection. Elles sont exclues des processus de décision. Dans le cas de l’échange dette-nature en Bolivie, les mesures de « protection » ont éloigné les populations locales de leurs pratiques traditionnelles de recherche de nourriture et de combustibles.
  • Il y a un manque de transparence dans le processus de l’échange dette-nature. Cela se fait dans l’opacité et ne fait pas ou trop peu l’objet d’une évaluation par après pour mesurer l’efficacité des dépenses du fonds de protection de la nature.
  • Un échange dette-nature est une procédure très complexe qui peut demander des années pour être mise en place, pour arriver à un accord entre les créanciers et le pays concerné. Ce fut le cas du Debt for nature swap des Seychelles, pour lequel il a fallu cinq ans pour trouver un accord [21].

Les échanges dette-nature apparaissaient clairement comme une arnaque qui détourne l’attention de la vraie solution d’une suspension de paiement, d’un audit et d’une annulation des dettes illégitimes. Elle fait partie d’une des nombreuses fausses solutions promues lors de la COP 28 de Dubaï.

Fonds perte et dommage, captation du carbone : les fausses solutions promues lors de la COP 28

Sans surprise, les COP 28 organisée à Dubaï en décembre 2023 et la COP 29 organisée à Baku en Azerbaïdjan en 2024 se sont faites vitrine des fausses solutions promues par le capitalisme vert.

Marché des compensations carbone et captation du dioxyde de carbone

L’une d’elle est la captation du dioxyde de carbone (CDR pour carbon dioxide removal en anglais). Cette méthode consiste à compenser certaines émissions de CO2 en « préservant » des forêts, via la reforestation, des déforestations évitées, ou en développant des techniques et technologies pour retirer du CO2 de l’atmosphère [22] ... Pour l’instant, la captation de dioxyde de carbone se fait majoritairement par de la reforestation.
Conçue à la base pour absorber les émissions dont on ne peut pas se passer, cette solution se fond finalement parfaitement dans le système car elle permet aux pollueurs de continuer à polluer en payant pour capter une partie de leurs émissions. Les CDR permettent aux entreprises d’améliorer leur image et d’annoncer de « faibles » émissions car ils continent à polluer autant voire plus mais paient par ailleurs pour préserver des forêts. Cette solution est complètement absurde.

Elle consiste à marchandiser la nature, et principalement les forêts des pays des Suds. Lors de la COP 28, la société Blue Carbon LLC, crée spécialement pour l’occasion par un membre de la famille royale des Émirats arabes unis, a passé de nombreux contrats avec des dirigeant·es des Suds pour accaparer pendant 30 ans des surfaces hallucinantes de leurs terres. Ces terres permettront à Blue Carbon LLC de vendre des crédits carbone aux entreprises polluantes en encaissant 70% des revenus [23]. 25 millions d’hectares de forêt du Libéria, d’Angola, du Kenya, de Tanzanie, d’Ouganda, de Zambie ou du Zimbabwe ont été achetés par cette société, et donc par les Émirats arabes unis. 25 millions d’hectares, c’est l’équivalent de la surface du Royaume-Uni. 20% de la surface du Zimbabwe, 10% de la surface du Libéria et de la Zambie, 8% de la surface de la Tanzanie ont été accaparés par Blue Carbon LLC [24]. De la même manière, l’entreprise suisse South Pole a mis la main sur une partie de la forêt du Zimbabwe [25].

Comme le montre très bien l’universitaire Adam Anieh [26], les pays du Golfe tentent de placer les pseudos-technologie de captation du carbone et le marché des compensations carbone au centre des discussions, notamment lors des COP, pour qu’on ne parle pas de la fin des énergies fossiles. Leur stratégie est la suivante : noyer le poisson et être à la tête des fausses solutions passant par la finance et par le marché pour pouvoir générer toujours plus d’argent sur le dos de la transition écologique et continuer à extraire et exporter tranquillement les hydrocarbures. En bref, s’activer pour que rien ne change.

En savoir plus : Adam Hanieh, « Blanchissement de carbone – La « nouvelle ruée vers l’Afrique » du Golfe », CADTM, 14 août 2024

Prenons un exemple. Une société qui pollue énormément peut faire appel à Blue Carbon LLC pour compenser son empreinte carbone. Elle va alors verser de l’argent à cette entreprise pour qu’elle conserve des terres situées au Sud de la planète dont elle a pris le contrôle pour trente ans. Résultats :

  • Aucune diminution des activités polluantes. Les grandes entreprises polluantes peuvent continuer tranquillement leurs activités en payant simplement un peu plus pour « compenser » leurs émissions. Mais les émissions ne diminuent pas et elles prennent des centaines d’années pour être absorbées.
  • Néocolonialisme via l’accaparement des terres aux Suds pour « compenser » des activités menées au Nord. C’est un néocolonialisme vert qui frappe les États des Suds déjà étouffés par la dette et pillés par le système extractiviste exportateur qui est imposé depuis des décennies avec la complicité des gouvernements locaux. Ces terres contrôlées par des entreprises du Nord ne servent pas aux populations et communautés locales ou au développement d’une agriculture vivrière et diversifiée par le pays.
  • Expulsions des communautés autochtones [27]. Au Kenya, en novembre, le peuple autochtone Ogiek a été expulsé de ses terres, au moment où le président du Kenya Williams Ruto négociait avec la société Blue Carbon.
  • Marchandisation des forêts et capitalisme vert. Leurs émissions sont soi-disant compensées car elles paient pour préserver ou agrandir des forêts qu’on marchandise. On est toujours dans une logique de croissance car les CDR permettent de générer toujours plus d’argent sans baisser la production. Elles permettent à une entreprise comme Blue Carbon LLC, ou une ONG telle que WWF de se faire de l’argent avec les terres des Suds en utilisant le dérèglement climatique, aux gouvernements des États du Sud de récupérer de l’argent avec leurs terres, et aux entreprises de continuer à polluer en se donnant bonne conscience. C’est de l’écoblanchiment. C’est la même chose pour les « aspirateurs géants » à CO2. Les solutions technologiques allant vers toujours plus de croissance et de production – donc droit dans le mur – sont celles promues lors des COP.
  • L’effet de compensation est surévalué. Une enquête de The GuardianDie Zeit et de l’ONG SourceMaterial a montré que seuls 10% des projets de captation de dioxyde de carbone ont un réel effet sur le ralentissement du dérèglement climatique. Les 90% restant sont de simples permis de polluer [28] sans impacts sans aucune diminution des émissions de carbone. La plupart du temps, la vente de crédit carbone n’est que pure spéculation [29]. Les prix sont fixés en se basant sur des chiffres totalement hypothétiques. Comment évaluer la quantité de carbone évitée ? Quel aurait été la quantité de carbone absorbée sans la « conservation » de la forêt pour compensation carbone ? Est-ce que la forêt aurait été déforestée ? Dans quelles proportions ? Tout cela est parfaitement imprévisible est non mesurable.
  • À terme, cette fausse solution est une menace pour la souveraineté alimentaire mondiale. En effet, les projections actuelles d’atténuation des émissions de gaz à effet de serre par les États prennent en compte l’utilisation des techniques de captation du carbone. Pour atteindre leurs objectifs insuffisants, il faudrait entre 1 et 3 milliards d’hectares de terres utilisées pour capter du carbone, soit davantage que la superficie de l’Inde, de l’Afrique du Sud, de l’Europe et de la Turquie réunies [30]. C’est énorme, quand on sait que toute la surface utilisée pour l’agriculture dans le monde représente 1,5 milliard d’hectares. Si on applique ces modèles, cela veut dire qu’un territoire gigantesque est utilisé principalement au Sud pour compenser des émissions qui profitent en grande partie aux grandes entreprises privées et aux riches.

Les techniques de captation du dioxyde de carbone sont donc un exemple parfait des inventions du système capitaliste pour donner l’impression de tout changer et de prendre en compte les problèmes sans rien changer en réalité. Les CDR permettent d’enrichir toujours plus d’acteurs pour la simple « protection » des forêts ou pour reforester, de multiplier les transactions et d’alimenter toujours plus de croissance alors que l’urgence du dérèglement climatique demande de ralentir très fortement de toute urgence. De plus, toutes les solutions qui supposent un accaparement des terres aux Suds pour alimenter le Nord sans consulter les populations locales sont une nouvelle forme de colonialisme qui vole les ressources et les territoires des populations locales sous-prétexte de préservations de l’environnement. C’est également le cas pour les énergies renouvelables, quand des éoliennes sont installées de force au Sahara occidental par le Maroc pour revendre l’énergie produite au Nord. On peut aussi évoquer le projet Xlinks au Maroc, qui vise à relier le pays au Royaume-Uni via des câbles sous-marins pour y emmener de l’électricité [31]. En République démocratique du Congo, l’extraction minière – notamment du cobalt – nécessaire à la fabrication des voitures électriques, est réalisée par des enfants surexploités. Cet enjeu est au centre de la guerre qui fait rage dans la région du Kivu [32].

Développer les énergies renouvelables pour le Nord sur le sang des Congolais·es ou en pillant des communautés aux Suds est inacceptable. Développer les énergies renouvelables alors que les populations locales n’ont pas toutes accès à l’énergie et que l’Europe mène une politique migratoire inhumaine l’est tout autant.

Fonds pertes et dommages ou l’art de présenter un accord insignifiant comme un succès

Demandé par les nations insulaires particulièrement exposées aux conséquences du dérèglement climatique depuis plus de trente ans, le fonds perte et dommage a vu le jour lors de la COP 27 en 2022. Le principe de ce fonds est le suivant : il est alimenté par les pays du Nord pour les pays touchés par des catastrophes climatiques. Ce même fonds a fait les gros titres au début de la Cop 28 car plusieurs pays, dont l’Allemagne, l’Union européenne, ou encore les Émirats arabes unis, ont promis, en tout, 420 millions de dollars pour ce fonds [33].

Or, les dons sont volontaires et ont été versés en début de COP 28 car ces pays savaient qu’ils seraient médiatisés, mais il n’y a aucune obligation pour les pays du Nord d’alimenter ce fonds. Rien ne garantit que ces montants soient accordés sous forme de dons. De plus, ce montant est ridicule par rapport aux besoins réels d’adaptation au dérèglement climatique, qui s’élèvent à environ 2000 milliards de dollars par an [34]. Par ailleurs, le fonds est hébergé par la Banque mondiale pendant au moins 4 ans. La Banque mondiale prélève des charges sur les fonds qu’elle héberge. Pour le fonds perte et dommage, ces charges pourraient représenter 24%. Cela signifie que si le fonds contient 100 milliards de dollars, 24 milliards iraient dans les caisses de la Banque mondiale [35].

Il apparaît clairement que les solutions promues par le FMI, par la Banque mondiale, ou lors des COP, sont des fausses solutions qui se marient parfaitement avec la poursuite de la croissance et avec la hausse toujours plus rapide de l’enrichissement des capitalistes. Ce sont des solutions dont le capitalisme a le secret pour faire croire qu’il prend en compte le dérèglement climatique alors qu’en réalité, rien ne change, ou de manière extrêmement lente par rapport à la gravité de la catastrophe climatique. Face à ces illusions, il est urgent de lutter pour des alternatives radicales qui passent par un système de réparation et de taxation des plus riches garantissant une bifurcation écologique juste.

Par Maxime Perriot et Éric Toussaint

Les auteurs remercient Pablo Laixhay, Jawad Moustakbal et Christine Pagnoulle pour leurs relectures.


Notes

[1] Andre Standing, “Sovereign ESG bonds in the global south : 10 questions for those concerned about debt and climate justice”, Eurodad, 2023, p.19, https://assets.nationbuilder.com/eurodad/pages/3227/attachments/original/1701795920/ESG_Brief_V3.pdf?1701795920 , consulté le 16 octobre 2024.

[2] Ibid, p.15.

[3] Ibid. p.11.

[4] Ibid. p.6.

[5] Ibid. p. 12.

[6] Calcul des auteurs à partir de la base de données de la Banque mondiale, International debt statistics.

[7] Andre Standing, op.cit. p.10. Sustainalytics Amsterdam, elle, appartient désormais à 60% à un fonds d’investissement (Morningstar).

[8] Ibid. p. 20.

[9] Ibid. p.19.

[10] Ibid.

[11] Anne Theisen, « Quelles alternatives face aux fausses solutions promues par la Banque africaine de développement ? », CADTM, 19 février 2024, https://www.cadtm.org/Quelles-alternatives-face-aux-fausses-solutions-promues-par-la-Banque-africaine , consulté le 16 octobre 2024

[12] Andre Standing, op.cit. p.19.

[13] Anne Theisen, art.cité.

[14] Andre Standing, op.cit. p.16.

[15] Ibid. p.16.

[16] Ibid. p. 25.

[17] Ibid. p. 20.

[18] Anne Theisen, art.cité.

[19] Ibid. p. 19.

[20] Ibid. p. 24.

[21] Iolanda Fresnillo, “Miracle or mirage : are debt swaps really a silver bullet ?”, Eurodad, 4 decembre 2023, https://www.eurodad.org/miracle_or_mirage.

[22] Vincent Lucchese, « Éliminer le carbone de l’atmosphère, solution ou impasse », Reporterre, 6 décembre 2023, https://reporterre.net/Eliminer-le-carbone-de-l-atmosphere-solution-ou-impasse, consulté le 16 octobre 2024

[23] Vincent Lucchese, « Capter le CO2, un cadeau empoisonné pour les pays du Sud », Reporterre, 11 décembre 2023, https://reporterre.net/Capter-le-CO2-un-cadeau-empoisonne-pour-les-pays-du-Sud, consulté le 16 octobre 2024

[24] Ibid.

[25] Paul Martial, « COP28 : le capitalisme vert contre l’Afrique », L’Anticapitaliste, 14 décembre 2023, https://lanticapitaliste.org/actualite/ecologie/cop28-le-capitalisme-vert-contre-lafrique, consulté le 16 octobre 2024.

[26] Adam Hanieh, « Blanchissement de carbone – La « nouvelle ruée vers l’Afrique » du Golfe », CADTM, 14 aout 2024, https://www.cadtm.org/Blanchissement-de-carbone-La-nouvelle-ruee-vers-l-Afrique-du-Golfe, consulté le 16 octobre 2024.

[27] Adam Hanieh, art.cité.

[28] Fadhel Kaboub dans Katherine Hearst, “Kenya concedes ‘millions of hectares’ to UAE firm in latest carbon offset deal,” Middle East Eye, November 5, 2023.

[29] Adam Hanieh, art.cité.

[30] Vincent Lucchese, 6 décembre 2023, Art.cité.

[31] Hamza Hamouchene, « En Tunisie, Algérie et Maroc, transition énergétique rime avec néocolonialisme », Reporterre, 11 décembre 2023, https://reporterre.net/En-Tunisie-Algerie-et-Maroc-transition-energetique-rime-avec-neocolonialisme?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_quotidienne, consulté le 16 octobre 2024.

[32] Sur ce sujet, lire l’étude de Lora Verheecke, « Décarboner = recoloniser ? », pour Entraide & Fraternité. https://entraide.be/wp-content/uploads/sites/4/2024/02/Etude2024_DecarbonerRecoloniser.pdf , consulté le 16 octobre 2024.

[33] Ibid.

[34] Fiona Harvey, “Developing countrier will need $2tn a year in climate funding by 2030”, The Guardian, 8 novembre 2022, https://www.theguardian.com/environment/2022/nov/08/developing-countries-climate-crisis-funding-2030-report-nicholas-stern, consulté le 16 octobre 2024.

[35] Dorothy Guerrero, “The World Bank should not host the Loss and Damage Fund”, Global Justice Now, 3 novembre 2023, https://www.globaljustice.org.uk/blog/2023/11/the-world-bank-should-not-host-the-loss-and-damage-fund/, consulté le 16 octobre 2024.

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