Vous avez dit violences policières ?

Depuis le mois de novembre, la centaine d’enquêteurs de l’IGPN ne chôme pas. En 7 mois, 555 signalements lui ont été transmis, donnant lieu à 265 enquêtes. Et pourtant, malgré les blessures graves occasionnées sur des manifestants pendant la crise des « gilets jaunes », aucun policier n’a été pour le moment suspendu, tandis que les condamnations des premiers n’ont pas traîné dans les tribunaux.             Le «Commercial CGT» est allé à la rencontre d’Anthony Caillé, secrétaire national CGT-Intérieur.

Le Commercial : On parle beaucoup de violences policières, cette violence est surtout visible depuis le début du mouvement des gilets jaunes.  Cette violence existe-elle vraiment et est-elle justifiée ?

Certains distingueront la violence légitime de la violence illégitime. Cependant, il est difficile pour le commun de saisir la nuance et pourtant elle est importante. Si tout le monde comprend bien ce qu’est la violence illégitime, la violence légitime peut être décrite comme cela sous la Véme République : Le terme important de cette définition est « légitime ». Si des personnes ou des groupes peuvent faire usage de la violence, elle n’est en aucun cas légitime. Seul l’État est habilité à utiliser la violence sans qu’on puisse lui en dénier la légitimité. Cela fait partie de ses prérogatives légales. Même quand l’État autorise les individus à user de la violence (cas de la légitime défense), les individus tiennent cette légitimité de l’État, sous forme de délégation. La sécurité suppose l’usage possible de la violence contre ceux qui la mettrait en danger. Cette théorie est développée notamment par Max Weber.

En aval, cette théorie traduit la définition régalienne de l’État, laquelle soutient que l’État doit se cantonner à des fonctions de sécurité et de sûreté des membres de la société. Ainsi, toute violence autre que celle de l’État serait nécessairement illégitime.

D’autres, au contraire, ont une lecture très différente. Elle consiste à voir dans la violence non pas seulement un moyen regrettable mais nécessaire, le moteur même de l’histoire ??? La violence de l’État ne serait pas plus légitime que celle de ses opposants : ce serait une lutte pour la défense d’intérêts divergents (l’État protégeant les intérêts des classes dominantes contre le peuple). Dans cette vision, inspirée par Marx et Engels, la légitimité serait un faux problème et seul compterait le rapport de force. Si l’État emploie des moyens violents, alors le peuple doit aussi pouvoir faire usage de la violence.

Si effectivement d’un point de vue « légal » l’État a le monopole de cette violence, on peut dire qu’elle en use et abuse depuis les manifestations contre la COP 21. La répression d’État confiée aux policiers et gendarmes a toujours existé, mais depuis mai 68, les pratiques s’étaient « normalisées » sur un principe de désescalade de la violence mis en œuvre par les forces de l’ordre en charge du maintien de l’ordre. La COP21 fut la première rupture avec la théorie du maintien de l’ordre « pacifique » qui reposait sur trois principes : le maintien à distance des manifestants ; le fonctionnement des unités de police selon des règles hiérarchisées et collectives ; l’emploi de la force en ultime recours. Puis les gilets jaunes sont arrivés alors qu’une nouvelle couleur politique venait d’être élue, ils ont cristallisé très rapidement les mécontentements en tous genres des citoyens. Le fait que ce gouvernement polymorphe, issu d’un agrégat finalement assez peu hétérogène et ne s’appuyant que sur un programme pour les élections présidentielles et non sur un parti politique fragilise ce dernier. S’ajoute également le fait qu’il n’y a aucun interlocuteur face à lui, les gilets jaunes s’y refusant dans un premier temps. Cette peur exacerbée par l’envie d’un président pressé de remettre en place une société quasi « esclavagiste » au service du capitale, réprime dans une violence évidente les contradicteurs.

Le Commercial : Les chiffres sont quand même impressionnants : mains arrachées, yeux crevés, 10 000 arrestations, gazage, blessés graves. Il faut remonter à la guerre d'Algérie pour avoir pareil bilan. Est-ce le gouvernement qui donne ces consignes ?

Le bilan provisoire que tu cites est effectivement effrayant. Beaucoup s'en sont émus et le font savoir. Les députés européens ont dénoncé "le recours à des interventions violentes et disproportionnées de la part des autorités publiques lors de protestations et de manifestations pacifiques ». L'ONU s'est de son côté prononcée sur ce sujet dans un communiqué qui cite un groupe d'experts des droits de l'homme aux Nations Unies. Ils s'inquiètent du « nombre élevé d'interpellations et de gardes à vue, des fouilles et confiscations de matériel de manifestants, ainsi que des blessures graves causées par un usage disproportionné d'armes dites « non-létales » telles que les grenades et les lanceurs de balles de défense ou «flashballs», ajoutant que «les autorités devraient repenser leur politique en matière de maintien de l'ordre pour garantir l'exercice des libertés». Les experts alertent également sur le risque de « sévères restrictions à la liberté de manifester » que pourrait causer la loi anticasseurs. Mais aussi les organisations œuvrant pour les droits de l’Homme ont largement communiqués leurs inquiétudes.

Le gouvernement est assurément à la manœuvre dans la mise en place de cette répression.

Il n’y a qu’à voir le traitement médiatique et spectaculaire qui est fait : images de violences, éléments de langage (Black blocs, pillards) pour amalgamer liberté de contestation et troubles à l’ordre public. Le message adressé à l’opinion désigne les manifestants comme l’ennemi public et il prévient les manifestants qu’ils manifestent à leurs risques et périls !

L’État est dans un déni de la réalité, relayé en boucle sur toutes les ondes ! Le déni est une arme politique létale car cette mauvaise foi décomplexée légitime le choix du tout-répressif violent et ses conséquences ! Le déni et la carence sont les caractéristiques de la politique mensongère de Macron qui impute les affrontements aux manifestants réduits au rang de « casseurs».

Le Commercial : Le procureur de Paris a annoncé dans le Parisien, le 30 juin, que des policiers seront jugés en correctionnelle pour " violence illégitime ", refusant de parler de "violences policières ". Qu'en penses-tu ?

Cela nous renvoie aux deux précédentes questions, l’utilisation d’un langage ne mettant pas clairement en évidence le rôle et la responsabilité de l’État. Devant une juridiction pénale, les « violences » sont condamnables, le vocable « illégitime », lui, se rapporte au droit moral, on atténue de fait la gravité des faits.

Le parquet, dans notre pays, n’est pas indépendant. Il est sous l’autorité du garde des sceaux et à ce titre, une note interne a vu le jour, donnant notamment pour instruction aux magistrats du parquet de ne lever les gardes à vue de « gilets jaunes », ne donnant lieu à aucune poursuite, que « le samedi soir ou le dimanche matin », et ce, « afin d’éviter que les intéressés grossissent à nouveau les rangs des fauteurs de troubles ». Demander à des magistrats de maintenir ces personnes dans les geôles des commissariats de police pendant plusieurs heures après la fin de l’enquête, voire pour la nuit, alors qu’il est acquis que rien ne sera retenu contre elles et qu’elles seront libérées au final sans aucune suite n’est pas « classique ». Il s’agit au contraire d’une dérive inquiétante de la part d’une autorité judiciaire qui est pourtant, au terme de la Constitution, la gardienne des libertés individuelles.

Au regard de cela, on peut craindre que ces pratiques ont transpiré sur les juges du siège, ne garantissant plus l’équité du procès pénal.

Le Commercial : L'intervention policière violente lors de la fête de la musique à Nantes augmente la liste des violences policières.  Qu'en penses-tu ?

Des violences policières sans précédent esquissent une nouvelle doctrine gouvernementale : forces de l’ordre au contact des manifestants, emploi de la force systématique et disproportionnée, chevauchement confus des chaînes de commandement, soit un contre-pied qui nuit à la paix civile et qui entrave le droit de manifester.

Alors, s’agit-il de les rendre si dangereuses pour que chacun se gardera de s'y rendre ? Tu le rappelais dans ta deuxième question, un grand nombre de blessés graves, mais également 2 morts avec Steve. Les responsables ? Les LBD, des policiers violents, l’épuisement des troupes… Ne soyons pas dupes, la responsabilité est à chercher au plus haut niveau de la chaîne de commandement.

L’affaire Benalla est la parfaite illustration de cette répression politique. Une affaire d’État qui met à jour le danger qui résulte de la trop grande latitude abandonnée au politique dans le maintien de l’ordre et le manque d’initiative laissé à la chaîne hiérarchique. Il faut déconnecter l’autorité civile du pouvoir politique. Pour ce faire, il suffirait de garantir une certaine indépendance au préfet et de déterminer des règles du maintien de l’ordre contraignantes et transparentes.

La CGT-Police milite depuis fort longtemps pour la mise en place d’un organe de contrôle qui ne soit pas directement lié au pouvoir politique lorsqu’il s’agit d’enquêter sur l’action des forces de police. L’impartialité de l’enquête ne peut naître que de l’incontestable neutralité de ceux qui en ont la charge.

Pour cela, nous demandons le concours d’un organe de contrôle composé certes de policiers, mais à parts égales de magistrats, de juristes (membres du conseil de l’ordre des avocats) d’élus et parlementaires de la majorité comme de l’opposition, de membres de la commission de la carte d’identité des journalistes professionnels, de membres du conseil économique, social et environnemental.

C’est ainsi que les citoyens, y compris les policiers, pourraient en toute quiétude connaître les responsabilités de chacun lorsque la situation le nécessite. C’est loin d’être le cas actuellement.

Les conclusions « maison » sont devenues promptes à suivre le vent du pouvoir politique. Elles nous ramènent aux heures sombres d’un passé pas si lointain qui a vu agir les « voltigeurs, les bidules et les terroriseurs de terroristes »

*Anthony Caillé est Secrétaire national CGT-Intérieur.

Reproduction de l'interview faite par la CGT-VRP le 05/09/2019

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