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Billet de blog 26 avr. 2010

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L'édition, dernier bastion du journalisme d'investigation ?

Alors que le 6ème congrès de la discipline se tient en ce moment même à Genève, le journalisme d’investigation subit de plein fouet la mutation qui touche l’ensemble des médias. Coup de projecteur sur ces journalistes qui publient le résultat de leurs enquêtes dans des livres.

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Alors que le 6ème congrès de la discipline se tient en ce moment même à Genève, le journalisme d’investigation subit de plein fouet la mutation qui touche l’ensemble des médias. Coup de projecteur sur ces journalistes qui publient le résultat de leurs enquêtes dans des livres.

Les piliers d’argile du journalisme sont la hiérarchisation de l’information et l’enquête. Ce mantra, psalmodié tous les matins au café par les membres de la profession, est mis à mal par la crise que traverse la presse. Les formats se réduisent et le temps de l’information devient toujours plus rapide. Dès lors, comment pratiquer sereinement l’activité reine du métier, l’investigation ? De nombreux journalistes se replient vers un support qui s’articule autour d’un temps plus long et qui laisse la part belle au texte : le livre.


Serge Michel a été correspondant pour différents journaux francophones à Téhéran. Il a reçu le prix Albert Londres en 2005. Sa dernière enquête «Chinafrique, Pékin à la conquête du continent noir» a été publiée par Grasset qui sortira courant 2010 un autre ouvrage de l’auteur sur l’Iran. Il s'apprête à devenir le rédacteur en chef adjoint du journal Le Temps.

Pourtant, le travail d’enquête et la publication d’un ouvrage, pour prestigieuse que soit la démarche, ne s’improvisent pas et nécessitent certaines concessions. Myret Zaki, auteure d’une enquête sur l’UBS le concède volontiers: «On travaille plus pour la gloire que pour l’argent». Pierre Marcel Favre, éditeur de la maison éponymeconfirme: «La Suisse romande représente un tout petit marché par rapport à la France. Les à valoirs sont donc moins importants». Les à valoirs ? Il s’agit des montants que l’éditeur avance au journaliste une fois le projet d’enquête approuvé. C’est souvent cette somme qui permet au reporter de se lancer corps et âme dans son investigation. Encore que certains pratiquent différemment: «Pour ma part, j’ai préféré accepter un petit à valoir tout en négociant une enveloppe pour mes frais de reportage» apprend-on de Serge Michel qui prépare un livre sur l’Iran. Ce dernier, comme le journaliste Ian Hamel, présente un profil atypique. Tous deux sont journalistes indépendants et collaborent régulièrement avec des rédactions romandes et françaises tout en publiant des ouvrages qui sont parfois des commandes d’éditeurs français.

Et oui, ce ne sont pas forcément les journalistes qui font des démarches auprès d’un éditeur pour leur proposer un synopsis. Parfois c’est l’éditeur qui vient à la rencontre du journaliste. Cela a été le cas de Myret Zaki. Elle travaillait alors à la rubrique économique du journal Le Temps: «Les éditions Favre cherchaient quelqu’un pour publier un livre sur l’UBS alors que la banque traversait de sérieuses secousses. J’ai sauté sur l’occasion». Même chose pour Ian Hamel qui s’est vu proposé d’écrire un livre sur Xavier Bertrand, actuel secrétaire général de l’UMP: «ça me change un peu de mes enquêtes sur Al-Qaida», nous confie-t-il.

Travailler pour sa rédaction et enquêter pour une future publication ne sont pas des choses aisées à mener de concert. Serge Michel se souvient que le cosignataire d’une de ses premières enquêtes avait négocié un congé sabbatique le temps de faire des recherches pour le livre. Démarche similaire du côté de Myret Zaki, qui s’est mise au vert pendant trois mois : «J’ai dû prendre quelques distances car mon ancien employeur craignait de se voir directement assimilé à l’enquête et à la parution de l’ouvrage. Même la mention indirecte sur le dos de la couverture pouvait leur créer un risque». La tendance est donc à la dissociation de ces activités : quand un journaliste travaille pour son employeur, il ne bosse pas à son compte. Punkt schluss. Et les banquiers dorment tranquillement.

En France, la pratique diffère. Ian Hamel remarque que les journalistes qui publient une enquête restent actifs au sein de leur rédaction même s’ils baissent un peu le régime: «Les canards paient assez mal en France, mais il faut reconnaître qu’on a plutôt tendance à vous laisser tranquille si vous travaillez sur un projet de livre. Les coûts occasionnés par l’enquête peuvent même parfois passer discrètement dans les frais généraux de la rédaction du journaliste». Dans une interviewaccordée au site d’information bakchich.info, le journaliste français Philippe Cohen insiste: «Il y a un consensus qui semble arranger tout le monde. Les journalistes touchent des droits d’auteur en plus de leur salaire tandis que les journaux se contentent de publier les bonnes feuilles des enquêtes sans prendre de risque. Mais ce raisonnement est une absurdité économique: les rédactions paient des journalistes pour réaliser des investigations qui ne seront pas publiées dans leurs pages».

Myret Zaki est rédactrice en cheffe adjointe du magazine Bilan. Elle a publié en 2008 «UBS, les dessous du scandale» aux éditions Favre et vient de sortir «Le secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale» chez le même éditeur.

Toujours selon Philippe Cohen, les groupes de presse sont soulagés de voir d’autres organisations prendre le risque de publier des enquêtes à leur place. Cet état de fait est d’autant plus paradoxal que les maisons d’édition ont parfois plus à perdre lorsqu’une affaire se règle devant le tribunal. Laurent Beccaria qui dirige la maison d’édition Les Arènes en a déjà fait l’amère expérience: «notre secteur est plus fragile sur le plan de la diffamation. La jurisprudence est plus sévère avec le livre qu’avec la presse. Une rectification dans le journal coûte moins cher que le retrait des ventes d’un ouvrage». De là à affirmer que l’édition remplit un rôle que les médias traditionnels ont abandonné, il y a une limite que Laurent Beccaria ne franchit pas: «Souvent les meilleures livres d’enquête portent justement sur les ratés de la presse. Cela permet de rattraper ce que la grande presse ne couvre pas ou mal». L’édition et les médias traditionnels ont donc plutôt tendance à se compléter.

La publication d’une enquête sous le format livre est donc un long chemin de croix. Pourquoi alors l’emprunter ? Par manque de choix, certainement: «Le journalisme d’investigation devient difficile à exercer. Ça coûte cher, ça fâche parfois des gens et ça nécessite de la place. On peut aisément comprendre qu’un support comme le livre est le seul à permettre un compte-rendu honnête et efficace» affirme Ian Hamel. Pour Myret Zaki, le livre est le médium par excellence qui permet l’existence d’un journalisme d’enquête sérieux et indépendant: «Les éditeurs ne sont pas pris dans le jeu de pouvoir des annonceurs et bénéficient d’une liberté importante». D’autres supports méritent d’être défendus, tempère Serge Michel: «Je ne crois pas que l’édition soit le dernier rempart du journalisme d’enquête. On en trouve aussi à la télévision et à la radio, et parfois dans les journaux! Comme pour les autres formes de journalisme, c’est en croisant les différents médias que l’investigation peut trouver les moyens financiers d’être produite». Même si l’édition et son temps long –imaginez que vous avez une année pour creuser un sujet- continue à faire fantasmer plus d’un Albert Londres en puissance.

Ian Hamel est journaliste indépendant. Il écrit régulièrement dans le Matin Dimanche et a publié un grand nombre d’ouvrages portant sur ces enquêtes, notamment sur les réseaux islamistes. Son dernier ouvrage s’intitule «Et si la Suisse ne servait plus à rien ?»

Statut du journaliste

Le statut de l’enquêteur peut parfois poser problème. La carte de presse est en effet réservée aux seuls journalistes pouvant justifier des revenus assurés par une entreprise de presse. La Suisse ne semble pas exercer un contrôle aussi étroit que la France sur la question: «Ma carte de presse est renouvelée chaque année» nous confie Ian Hamel. «Je ne crois pas qu’on enquête à fond pour savoir si oui ou non la moitié de nos revenus proviennent bien de notre activité menée auprès des groupes de presse». En France en revanche, d’illustres reporters à l’instar de Denis Robert ou encore Pierre Péan se sont retrouvés «désencartés». Ne travaillant plus qu’à leur compte avec une promesse de publication au bout du tunnel, leur carte de presse leur a été retirée. Pas grave ? «Cela ne remet pas en cause le sérieux de leur travail journalistique», rappelle Laurent Beccaria tout en précisant que la carte donne certains avantages quand il s’agit de se pointer au tribunal: «On peut mieux justifier l’anonymat de ses sources et le refus de donner des noms». Cela reste toutefois théorique: dans l’affaire Clearstream, une relaxe a été prononcée à l’encontre de Denis Robert, arguant notamment du fait que son travail relevait du journalisme avec ou sans carte de reporter.

Sur son blog de réflexion dédié à la pratique du journalisme, Guillaume Narvic propose une autre analyse de la problématique inhérente à l’octroi de la carte de presse. Ce fin observateur des médias constate que «l’enquête est en train de sortir du champ du journalisme professionnel lui-même, puisqu’elle ne permet plus l’obtention d’une carte professionnelle. Et l’on ne voit guère les journalistes se battre sur cette question, qui semble à peu près à l’abandon ».

Guillaume Henchoz

Article paru dans le magazine EDITO, avril 2010

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